mardi 15 mai 2007

105 - L'objection d'un honnête godelureau

Mademoiselle,

Je serais bien en peine de discerner entre nous la part d'amitié qui vous fait me dire maintes amabilités et me fait volontiers les entendre selon nos communes normes, et la part de commerce plus intime qui guide trop souvent votre plume au-delà des pensées, des mots auxquels nous sommes à l'ordinaire plus accoutumés.

Si je vous réponds souvent sur un semblable registre, soyez convaincue Mademoiselle que c'est surtout pour vous mieux plaire et garder votre amitié. Lorsque dans les lettres que vous me destinez les mots dépassent l'élémentaire bienséance qui sied à une telle entente, je réponds par une même audace, soucieux avant tout de constance, de durée, de réciprocité. Et non avide de sensualité. Pour être agréable à vos yeux je feins de partager vos désirs de volupté charnelle, alors qu'en réalité je suis, en lisant vos lettres, sous l'empire d'une joie plus désincarnée...

L'émotion élevée du coeur vaut mieux que l'ivresse plus commune, grossière et moins honnête de la chair. Non Mademoiselle, je ne suis pas ce bouc épris de luxure que vous aviez imaginé. Ma place n'est point sous vos dentelles, au seuil de votre hymen, au centre de votre fièvre, mais dans votre coeur. De grâce, pour l'avenir préservez ma chasteté de vos impudeurs. Comprenez qu'à force de lire vos lettres, et ce indépendamment des mots écrits, de leur contenu, mon coeur s'est finalement réglé sur ces lignes vôtres qui pourtant violent ma mâle pudeur, battant au rythme de votre plume devenue fidèle. Votre plume qui, en dépit des outrances qu'elle m'adresse, vient à moi chaque jour comme une amante à des rendez-vous.

Je ne vois que votre main qui tient la plume, et non pas les mots corrompus qu'elle invente pour me mieux perdre : mon coeur se fait plus sensible que ma chair muette.

Cessez vos discours éhontés. Tenez-moi plutôt des propos honnêtes Mademoiselle, que je puisse sans rougir les faire entendre à mes plus respectables confidents : Madame ma mère et Monsieur mon père. Quel bonheur si je pouvais porter à leur connaissance notre amitié ! Depuis tant d'années qu'ils brûlent de me voir en honnête compagnie... Hélas ! pour le moment vous n'êtes pas digne de paraître sous le toit parental. Trop de passions charnelles de votre part gâtent nos rapports.

Que n'êtes-vous point portée vers les chastes et doux élans du coeur en proie aux tourments exquis de l'amour ? Plutôt que d'écouter les sombres ébranlements de votre corps femelle si faillible, ouvrez votre âme aux joies innocentes des langueurs amoureuses : elles donnent des ailes aux coeurs les plus rustres et parviennent à faire oublier les pesanteurs de la chair... Aimez-moi dignement Mademoiselle : aimez-moi de tout votre coeur.

Et rien qu'avec votre coeur.

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