mardi 15 mai 2007

186 - Le feu du diable et le saut de l'ange

Madame,

Afin de mieux vous éclairer ici sur les événements et que cela éveille votre coeur à l'humaine pitié, et qu'il se rallie ainsi d'emblée à ma cause, je vais vous narrer un fait lyrique des heures heureuses de ma vie avec votre rivale.

Sachez qu'autrefois, à la faveur d'une grâce divine sans doute, je fus maître des cieux chartrains. C'était en mars 1992, et j'étais accompagné de ma mie, charmante jeune personne à l'époque qui partageait les jours de ma vie, et mon alcôve. Il s'agissait bien entendu de ma très chère et très aimée Isabelle. Oui, j'ai foulé d'un pas glorieux -et nocturne- l'illustre toit du monument sacré de la vieille cité. Explication : j'ai violé l'espace interdit à partir duquel j'ai pu par la suite accéder à un échafaudage (des travaux de rénovation avaient lieu) menant directement sur le toit de la cathédrale. C'était au début de notre relation, et en ce temps la fortune ne cessait de nous être favorable. Privilège, semble-t-il, réservé aux neufs amants.

Toutes mes frasques, toutes mes romanesques tentatives, étrangement, dépassaient mes espérances. Bref, j'avais lors de cette singulière expédition sur le toit de la cathédrale de Chartres pour uniques complices la sélène lueur, la muette escorte des statues croisées au fil de l'ascension, et ma douce amante à mon bras, sorte de Juliette enchaînée à mon destin de bouffon et d'acrobate.

En ces prestigieuses et illicites hauteurs, nos coeurs unis volaient, planaient, s'émerveillaient au-dessus de la ville endormie. Nous avions la sensation d'une félicité inconnue jusqu'alors, étrangère de nous-mêmes et du monde. En vérité nous étions devenus comme des dieux, des anges, des séraphins, le temps d'un tourbillon inoubliable de nos consciences anesthésiées par l'amour mutuel.

De cette escapade insolite, nous avions rapporté une clef, objet trouvé aux hasards des portes rencontrées, franchies ou non, mais qui nous paraissaient toutes célestes là-haut (nous avions arpenté les couloirs multiples de la cathédrale, passé quelques portes, et escaladé les nombreux escaliers cachés dans les tours, et les divers sommets). Cette clef fut longtemps notre secret. Elle demeure visible et palpable aujourd'hui, matérielle, telle une preuve tangible et dure comme l'acier de notre amour originel. Elle gît en un coin oublié de ce lieu d'où je vous écris cette lettre. Partagez donc avec moi le secret de l'existence de cette clef. Soyez le témoin de cet intime trophée arraché au ciel chartrain, symbole d'un amour mémorable.

Et aujourd'hui avec les événements, le passé qui s'éloigne, se renforce ma mémoire aimante envers certaines pierres millénaires. Celles d'une cathédrale de France un instant de ma vie approchée, et caressée : vous savez laquelle maintenant. J'ai gardé la certitude du beau, de cette beauté effleurée, sentie, et qui est plus durable que la pierre elle-même qui l'exprime.

Au contact intime de ce noble édifice, j'ai acquis un trésor humble et magnifique à la fois : des visages de pierre aux allures gothiques gravés dans mon esprit, jadis témoin. Et aujourd'hui ces statues jamais oubliées me parlent. Elles me rappellent les temps bénis où nous venions les saluer, elle et moi, avec espièglerie et insouciance. Nous accédions ainsi jusqu'au faîte du monument, aidés par quelque génie céleste complice et protecteur.

Depuis le parvis je convoitais les hauteurs où, glorieux, trônaient ces rois de pierre. Et, poussé par je ne sais quelle force du ciel, j'atteignais avec ma tendre complice leur visage et nos regards se croisaient enfin de près, de tout près. Des ailes pieuses assurément, à travers un échafaudage providentiel et une surveillance négligente, nous amenaient à hauteur de ces saints figés.

Combien il m'était aisé en ces temps d'aller vérifier de si près le sourire plein d'onction de ces lointaines silhouettes haut perchées ! Je me jouais alors des gargouilles hors d'atteinte pour rejoindre ces inaccessibles statues. Pour les profanes intrigants, pour les coeurs sans fantaisie, la mission eût parut impossible, et sans intérêt d'ailleurs. Mais moi j'avais le coeur en plein éveil et tout me devenait possible sous l'oeil de Cupidon. Et aujourd'hui, alors que je vous écris cette lettre, sachez que ces têtes immortelles me rappellent.

J'aimerais prendre par la main Isabelle et l'emmener, comme avant, jusqu'à la cime de l'une de ces églises gothiques, afin de sanctifier une seconde fois notre amour et de le sauver définitivement à travers l'ivresse poétique. Oui, j'aimerais faire revivre ainsi cette union qui a pris racine sur cette Terre il y a plusieurs années, et qui doit naturellement se déployer vers le céleste horizon. J'aimerais faire cela sous le regard pétrifié et approbateur d'un de ces bienveillants témoins ancestraux rencontrés là-haut jadis, à Chartres.

Parce que mon destin éphémère s'est lié aux têtes moyenâgeuses depuis le jour où elles se sont penchées sur moi en 1992.

Mais un jour, peut-être, j'irai retrouver les hauteurs inviolables de mon passé, à Chartres. Je m'approcherai ce jour-là une nouvelle fois encore, la dernière, du point le plus élevé de la cathédrale. Plus près du Ciel. Et plus loin du sol.

Et puis, plein d'une définitive résignation, du haut de mon perchoir sanctifié par les siècles je saluerai le monde avant de répondre à l'appel irrésistible du vide. Et mon corps défait et inerte se retrouvera en communion intime avec la pierre usée, en bas, tout en bas du saint édifice. Je serai alors au pied de l'édifice de ma vie. Et ce sera tout.

Parce que j'ai connu par le passé l'ineffable émoi provoqué par l'amour, là-bas à Chartres, au sein de la cathédrale, et que je n'ai jamais pu oublier ce vif instant d'éternité, j'irai mourir en cet endroit du monde où est demeuré pour toujours mon coeur touché à mort.

Ma chute me sera plaisante comme le vol d'un chérubin. Un coup d'aile, certes furtif et funeste, mais qui me fera survoler les siècles, les illusions et la souffrance. Ma gloire, qui durera une seconde ou deux, sera intemporelle, universelle, absolue.

Et j'inviterai le souvenir de Isabelle, le souvenir de son nom, de son visage, de sa voix et de son sourire à ce banquet d'azur, de désespoir et d'amour mêlés. Je serai réconcilié avec l'Univers entier, et durant une seconde ou deux, le temps de ma chute, tout me semblera beau, enfin. Suprêmement. Fatalement.

Aucun commentaire: