lundi 14 mai 2007

19 - Le dernier mot

Dialogue imaginaire entre une plume et une page blanche.

- Aujourd'hui je m'ennuie, veux-tu me tenir compagnie un moment, mon amie ? Tu es si blanche, si belle toi la page vierge.

- Oui je suis vierge, et je crains depuis toujours que ne vienne une séductrice de ton espèce pour noircir ma vie. N'approche donc pas de moi si hardiment, car je saurai bien faire dévier ton trait afin de protéger ma vertu.

- Ne soit pas si farouche, je ne suis pas n'importe qui. Ma pointe est fine et délicate, somptueuse et élégante. Je trace ma ligne au fer souple et lisse du savoir-faire. Je ne suis pas une vulgaire bille épaisse et commune. Je suis une artiste. De mon flanc coule l'encre de Chine. J'oeuvre avec talent. Je suis de la race oubliée des plumes d'antan. J'ai le sang luisant et indélébile de la noblesse. J'ai tant de secrets à répandre sur ton grain soyeux, tant de choses à te raconter...

- Cesse ton beau discours, tu ne m'auras pas si facilement. Ma beauté tient dans ma pureté. Je suis trop fière de ma blancheur pour la sacrifier à des mots, si choisis soient-ils.

- Sans doute, mais ici ta beauté est muette, tandis que je puis, moi, lui donner la parole. Un beau texte vaudra toujours mieux qu'une belle page blanche.

- Peut-être, mais j'ai l'avantage d'être admirée par l'enfant encore analphabète. Ma beauté apparaît universellement aux êtres, à l'inculte comme au lettré, à l'enfant comme au vieillard, au savant comme à l'ignorant.

- Certes, cependant l'enfant grandit et apprend à lire. D'analphabète, il devient érudit. L'ignorant reçoit un enseignement.

- Et que raconteraient tes mots à ceux-là que tu aurais privé du spectacle de mon éclat originel ?

- Ils leur raconteraient d'autres éclats, d'autres beautés : ceux de mon art.

- N'insiste pas. Vierge je suis, vierge je demeurerai. Aucun trait, aucune lettre, aucune virgule, aucun point ne souillera ma face immaculée. Passe ton chemin sans même me frôler de ton doigt impur.

- Si je passe près de toi sans tracer ces mots enfouis en moi, ils seront perdus à jamais dans l'oubli. Les écrits au moins demeurent, alors que fuient les paroles. Laisse-moi au moins te toucher d'un mot, un seul. Et tu feras de moi une plume heureuse.

- Ta ruse est fine, mais tu ne m'auras pas. Tu ne parviendras pas à me toucher avec tes belles phrases bien emballées. Je ne tomberai pas dans le piège de tes jeux de mots perfides, aussi subtils soient-ils. Aucun mot, quel qu'il soit, ne viendra se coucher sur moi.

- Pourtant je suis sûre qu'un seul mot m'ouvrira la porte difficile de ton blanc hymen...

- Tu perds ton temps, plume légère et frivole. Je suis blindée, parée contre tous les mots tentants que tu pourrais imaginer afin de les coucher sur ma face inviolée. Je connais ces mots dangereux auxquels il faut éviter de prêter attention, comme par exemple les mots doux, les mots brillants, les mots de la fin, les bons mots, les mots pour le dire, etc. Tous des mots creux destinés à séduire les pages vierges de mon espèce.

- J'insiste encore, page blanche si belle, si fière ! Tu m'ouvriras la porte de tes charmes, grâce à un mot qui fera céder toutes tes résistances. Tu seras séduite par ce mot-là. Alors tu verras, il naîtra de cette union une histoire simple et belle : la nôtre.

- Ha oui ? Tu me sembles bien impertinente ! Ne serais-tu pas une plume de paon pour être gonflée de tant de vanité ? Quel est donc ce mot qui me ferait ainsi chavirer ?

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