mardi 15 mai 2007

198 - Une étoile filante

Chère passagère,

Je n’ai pas osé vous adresser la parole tout à l’heure dans le train, je le fais ici même si je sais que ces mots ne vous parviendront jamais. Le Ciel les recevra peut-être pour vous, emportés par le vent. Ou par le silence.

Je vous ai vu arriver avec vos trois ivrognes de compagnons, prenant place tous quatre sur les seuls sièges encore libres, juste à côté de moi. Une femme, vieille bourgeoise effarouchée, a changé de place. Au début moi aussi je craignais un peu la proximité de cette troupe de va-nu-pieds que vous étiez. Vous fumiez tous quatre dans ce compartiment non-fumeur, vos deux chiens galeux étaient sous les fauteuils mais surtout, surtout vos allures bohèmes m’effrayaient.

On n’entendait plus que vous quatre dans le wagon. Ce dernier vous emmenait à Laval. Là-bas ou ailleurs... Quelle importance pour vous, me semblait-il ? Très vite je vous trouvais amusants, folkloriques en dépit de la peine que me faisaient deux d’entre vous, ravagés par l’alcool.

Je devinais qu’aucun de vous quatre n’avait de billet. Tout le monde dans la voiture le devinait. Vous n’aviez pas des têtes à voyager avec des titres de transport. Vous étiez quatre espèces de SDF, quatre squatters de belle humeur, quatre enfants de Bohème.

Bruyants et joyeux.

Cette bande pittoresque éveillait toutes les attentions. Les voyageurs assistaient au spectacle que donnaient les trois hommes et la jeune fille. Et c’était la jeune fille que j’avais en face de moi. Cette passagère, c’était vous.

Nous avons croisé nos regards. Vous étiez émouvante avec vos aspérités de gaillarde. Vos traits étaient durs, ambigus, et votre front était à la fois rude et doux. J’aurais voulu engager la conversation avec vous, mais un rien de bienséance m’interdisait de vous adresser la parole. C’est ridicule, mais j’ai de l’éducation.

J’étais attentif aux propos de soûlards que vous échangiez avec vos trois complices, tant votre langage était cru : quand vous parliez, c'était une rose qui crachait du fumier. Un vrai charretier en robe blanche. Une canaille avec une figure d’ange. Mais quand vous ne parliez pas, c’était l’enchantement. Avec vos yeux pleins de braise et de rocailles, votre dégaine d'épouvantail, vos rires  d'apache, vos plumes d’oiseau sauvage, votre charme d’androgyne, je vous imaginais princesse au royaume des garçons manqués.

Le contraste était grand entre vos manières grossières, votre parler infâme, les trois pauvres bougres qui vous accompagnaient et la délicatesse de votre physionomie, l’angélisme de vos lignes, la lumière de votre face. Vos ailes blanches mêlées de vase avaient des grâces vénéneuses : la vaurienne assise devant moi était troublante.

Avez-vous lu ce trouble en moi ? Me perdre dans votre paysage était un étrange supplice, et j’étais à la fois effrayé et ravi de le faire. Ces braises permanentes dans vos prunelles devenaient mon plus cher enfer.

Le diable était irrésistible.

Vous étiez belle comme le vent, la brume et la pierre : la douceur de votre visage se mêlant à cet air si âpre soulignait votre finesse naturelle et farouche. Et vous étiez belle également comme la tempête, la grêle et les cailloux. Belle, ainsi qu’une Vénus fine taillée dans un roc grossier.

Vous donniez du « monsieur » pour me demander si la fumée de votre cigarette ne me dérangeait pas. Sans surprise, je vous ai répondu que non. Alors que si... Et puis je vous ai souri, policé. L'omnibus s’est arrêté avant Laval, je suis descendu.

Je n’oublierai jamais ce cygne insolent rencontré en chemin de fer, accompagné de ces trois lascars au vol ras. Adieu, volatiles de malheur. Adieu, la vagabonde.


VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=1379pUrdXIg

Aucun commentaire: