mardi 15 mai 2007

206 - La maison abandonnée

Il y eut un grincement typique lorsque je poussai le portail rouillé de la vieille demeure abandonnée. Ensevelie sous les friches et les ans, la maison était une caricature. Grotesque et un peu effrayante. Les herbes folles semblaient les seuls hôtes encore vivants des lieux.

Comme une photo jaunie, les murs décrépits et couverts de mousse transpiraient une atmosphère surannée, intime et familière. J’avais l’impression qu’ils restituaient les conversations, les émotions captées des années auparavant, au temps où tout vivait dans la maison. Les vieilles pierres perçaient le silence et se faisaient subtilement éloquentes : je revoyais sans peine ce que fut la vie des anciens habitants.

Des générations s’étaient succédé ici, les murs me le disaient avec insistance : ils respiraient cette douce nostalgie propre à ces lieux qui ont abrité des destins sans histoire et où se sont figés dans bien des mémoires de longs dimanches d’enfance. A travers la pierre à l’abandon, le portail d’un autre temps, les marches usées, les vies qui s’étaient écoulées ici se rappelaient naturellement au visiteur... Leur histoire enfouie sous les ronces soulevait discrètement le couvercle du temps, laissant apparaître des bribes de passé : objets d’antan traînant par terre, effluves de cave et de vieux plâtre, impressions de déjà vécu. Ce charmant cimetière était hanté par la Mélancolie.

Je revivais imperceptiblement les humbles événements quotidiens de ces vies de famille. A des années de distance je croyais entendre l’écho des rires d’enfants, des couverts de la table dressée sous le grand arbre, des murmures échangés les longues soirées d’été…

D’un coin de la cour émanaient des relents d’ordures abandonnées par des oiseaux de passage : squatters, vagabonds ou poètes douteux. C’était à la fois sordide et anecdotique, insignifiant et pittoresque.

Cette maison avait eu une âme, jadis. A présent elle était muette, éteinte. Morte.

Je la quittai en prenant soin de refermer derrière moi le portail que je venais de faire grincer pour la dernière fois peut-être. Et sans me retourner, je me hâtai.

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