lundi 14 mai 2007

21 - Lettre aux employeurs ou la gratuité de la vie

Lettre envoyée à des employeurs consciencieusement choisis dans les petites annonces du "Figaro".

Messieurs,

Je suis jeune, vaillant, entièrement disponible, totalement dénué d'ambition professionnelle, plein de mauvaise volonté quant au travail, indifférent au culte de l'emploi et ne souhaite pour rien au monde changer. Puisqu'on dit qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais d'avis, j'accepte très volontiers d'être de ces irrécupérables imbéciles.

Je ne désire pas plaire à mes semblables au nom d'une cause qui, fondamentalement, m'afflige : celle de la sainte, religieuse Entreprise. Je suis un hérétique de l'ANPE, un damné de l'emploi, un excommunié du marché du travail.

Je ne veux pas vendre à votre entreprise mon temps précieux utilisé à ne rien faire, même contre une reconnaissance sociale, même contre l'estime de mes contemporains, même contre des congés payés, même contre l'assurance de recevoir une retraite de soixante ans à quatre-vingt-dix-neuf ans. Je ne veux pas vendre des sourires professionnels, ni me faire accepter dans le cercle enviable des privilégiés qui se lèvent tôt le matin pour gagner leur pain industriel, leurs vacances d'été, leur droit de porter cravate, bref leur bonheur et dignité d'employés. Je ne veux pas être utile, je ne veux pas produire de richesses. Ni pour mon pays, ni pour mes voisins, ni pour moi-même. Je n'ai aucune ambition professionnelle vous dis-je, absolument aucune.

Je n'aspire nullement à m'élever sur le plan social. Je ne désire pas accéder à la dignité du salarié, ni à celle du patron. Je tiens à rester à la place qui est la mienne, puisque je ne suis nulle part sur l'échiquier de l'emploi. Hors des enjeux économiques de ce monde. Loin des statistiques. Ignoré des registres. Absent des comptes.

Je n'ai pas honte de mon inertie sociale, ni de profiter du travail des autres pour vivre (en effet, il faut bien que d'autres travaillent à ma place pour que je puisse être aussi glorieusement oisif, inutile et vain), ni de l'exemple que je donne aux jeunes sans emploi. Je n'ai pas honte d'être inutile à la société, ni d'être une charge.

Je souhaite continuer à être absent, vain, inutile au monde économique. Me faire totalement oublier du monde du travail. Ne compter que pour du vent dans le système. Je veux aux yeux des employeurs n'être rien du tout. Il n'y a aucun espoir, je suis vraiment irrécupérable. Une plaie pour le monde du travail. La peste de l'entreprise. Le fléau de la rentabilité.

Je ne suis pas un instrument de production, pas une bête à performances, pas un rouage humain de la sainte machine industrielle. Je ne suis pas sur cette Terre pour servir les entreprises. Je suis sur Terre parce que je suis sur Terre : gratuitement, pour rien, contre rien. Juste pour être heureux, sans avoir aucun compte à rendre à aucune entreprise. Je suis sur Terre par l'effet d'une grâce infinie. Aussi inutilement que le papillon.

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