mercredi 16 mai 2007

270 - Mauvais cygne

C'est lors d'une halte dans un parc de province que je le vis. Glissant sur l'onde telle une naïade, il s'approcha de moi, somptueux. Son long cou à la courbe gracieuse prenait cette forme interrogative caractéristique des créatures de son espèce. C'était un cygne superbe. Je fus ému par l'oiseau. Il s'ébattait devant moi avec des manières de Demoiselle, empreint de majesté, comme pénétré de son importance. Ses lignes élégantes évoquaient un fer forgé.

Je me sentais hors du temps, avec une impression confuse de me trouver dans un décor de photo jaunie par les ans.

Le cygne prit un nouvel aspect, irréel... Il avait une croupe chevaline, une silhouette féline, des rondeurs femelles, la chevelure comme une gerbe cosmique. On eût cru voir une nymphe... C'était une femme, tout simplement. Mais non, c'était un cygne. Un cygne blanc qui errait sur l'eau. Le reste, c'était mon imagination, mon émoi.

C'était bien un cygne, mais je ne voyais que femme : un corps sculptural au lieu d'un cou linéal, une gorge nue à la place d'ailes en virgule, des flancs charnels plutôt qu'un plumage nivéen.

Je me laissai volontiers berner par l'illusion, trop charmé par le mirage pour désirer le voir s'évanouir. L'ivresse me gagna peu à peu. Bientôt l'ondine quitta les flots et s'avança vers moi, sans doute pour engager quelque fabuleuse étreinte, pensai-je. Elle s'approcha, s'approcha, le bras levé, l'allure fauve...

Pour m'administrer une gifle magistrale !

Ce qui me fit sortir aussitôt de ma rêverie. Le cygne venait de s'envoler : il était borgne et son aile blanche avait frappé mon visage.

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