mercredi 16 mai 2007

345 - L'envers de Verdun

Aujourd'hui on fête ses cent ans. C'est un rescapé de Verdun, un grand blessé de guerre. Après la "14", il s'est mis à baver dans sa soupe. Il venait d'avoir vingt ans, dont deux passés dans les tranchées.

La guerre finie, gagnée, réglée, il a bénéficié des plus grands égards de la part de la République. Ca n'a pas empêché qu'à vingt ans il faisait peur aux enfants, peur aux filles, peur à lui-même. Et même au Diable, dit-on.

Après sa "14", il a toujours inspiré pitié, dégoût, reconnaissance. Quelque chose du respect et de la terreur mêlés : depuis son retour des tranchées, on lui parle rarement en face. De fait, il est demeuré solitaire, vieux garçon, privé de tendresse humaine. Pas une caresse de femme, jamais. Seule la Patrie reconnaissante lui accorde ses faveurs austères, une fois par an. Il n'y a guère que la Sainte Vierge des églises qui n'a jamais détourné le regard de sa face de héros.

Aux réjouissances organisées à l'occasion de son centenaire, il a reçu les honneurs de la République qui, quatre-vingts ans après, à travers le jeune maire un peu émotif a préféré elle aussi ne pas regarder en face son cher enfant... Ca fait longtemps qu'il n'attend plus rien de ce monde. Depuis la fin de la "14" il est dans sa prison mnésique, radotant inlassablement sa guerre.

Poliment incompris.

Et lorsque parfois, l'oeil humide, la rage au coeur, le poing tremblant il crache sur le drapeau de la Patrie, insulte les Couleurs, reproche aux hommes leur folie meurtrière, on fait semblant de croire que les tranchées lui ont fêlé la raison. La vérité non plus, on n'aime guère la regarder en face.

Pour ses cent ans, il peut bien se permettre de gâcher la fête. Qu'a-t-il à perdre lui qui dès l'âge de vingt ans avait déjà tout perdu ? Las de la mascarade humaine, il préfère cracher sur le drapeau, foutre son pied au cul de la Patrie, maudire ses médailles. Officiellement cette fois : devant Monsieur le maire qui s'est marié, en face de ces rendeurs d'hommages sans dommages, sous les ors de la République au regard oblique.

Ces regards, toujours... Déviés, gênés, crispés. Quatre-vingts ans que ça dure. Être obligé à vingt ans de manger seul sa soupe parce qu'on dégoûte les autres, faut le vivre ! Et baver dedans parce qu'on ne peut pas faire autrement, n'est-ce pas une misère ?

Ont-ils enfin osé regarder en face l'ancien des tranchées, le blasphémateur de la "14" déshonorant le Monument aux Morts le jour de ses cents ans ? Moins que jamais.

Après les tranchées, après une existence misérable, solitaire, honteuse passée sur Terre à voir des regards de côté, il fallait bien leur dire à eux qui rendent si facilement hommage ce que c'était que d'être, durant quatre-vingts années, dans la peau d'une maudite, d'une foutue, d'une satanée "Gueule Cassée".

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