jeudi 17 mai 2007

399 - Les vents de l'Histoire

Certes, sans les Américains nous aurions été sous le joug nazi. C'est une évidence. Mais sans cette façon régressive que nous avons depuis le début de l'humanité d'appréhender la réalité et qui a façonné une pensée dominante aliénante, nous n'aurions pas eu besoin des Américains pour la bonne raison que le nazisme ne serait jamais apparu.

En prenant pour base les Américains libérateurs, on a l'habitude d'appréhender le problème sous l'angle du détail historique. Prenons plutôt le problème dans sa globalité, analysons les événements depuis leurs racines profondes. Nous ne devons pas notre liberté aux Américains : ce serait raisonner bien court. Les Américains libérateurs du joug nazi ne firent qu'humblement partie de l'ordre des choses mis en place de tout temps par les hommes. Ils sont la conséquence de notre monde multi-millénaire avec ses erreurs, ses succès, ses hasards, ses valeurs arbitraires, ses directions aléatoires.

Les nazis oppresseurs et les Américains libérateurs ne sont que les fruits de cet ordre du monde immémorial établi par notre mode de pensée, celui-là même qui nous fait parler en des termes porteurs de mêmes germes que nous dénonçons par ailleurs implicitement.

Le raisonnement consistant à prétendre que le pompier-pyromane nous sauve du feu est sot et bien trop bref. Selon cette logique, il faudrait plutôt remonter directement le cours des événements jusqu'à Adam et Ève pour les empêcher de croquer la pomme. Ce serait plus honnête intellectuellement et moins laborieux historiquement.

Inutile d'ailleurs de remonter aussi loin pour supprimer une des causes de l'incendie nazi. Si tel événement antérieur n'avait point eu lieu, tout un pan de l'histoire humaine aurait été avorté, le monde prenant alors une autre direction. Les Américains n'auraient plus été nos héros mais nos ennemis, qui sait ? Eux les nazis, les Allemands nos libérateurs.

On ne parle certes jamais des événements potentiels qui auraient fait des Américains, des Chinois ou des Malgaches nos plus irréductibles ennemis ou nos plus chers héros. Si nous acclamons les libérateurs américains aujourd'hui, c'est parce que nous n'acclamons pas les libérateurs en puissance que sont les Tanzaniens, les Coréens ou les Écossais. L'Histoire a fait que nous acclamons les Américains. Tout cela est parfaitement arbitraire. Et même pathétique : nous croyons être les acteurs de notre destinée mais ne sommes que les jouets des hasards des combinaisons historiques.

Pour en revenir à nos aimables Américains, raisonnons de la sorte : grâce à eux qui sont venus nous libérer il y a soixante ans, des couples se sont formés dans la tourmente de l'Histoire (qui ne se seraient jamais formés sans ces funestes événements), et de leurs unions sont nés des jeunes gens qui goûtent aujourd'hui à la liberté. Donc grâce aux Américains libérateurs, ces jeunes gens-là vivent libres... Certes. C'est oublier que pour pouvoir savourer la liberté, il faut avoir vu le jour. Or sans les Américains, ces jeunes d'aujourd'hui -issus des caprices de l'Histoire- qui leur sont si reconnaissants d'avoir contribué au fait qu'ils soient nés libres, sans les Américains disais-je, ces jeunes ne seraient de toute façon jamais nés... Non nés, par conséquent le problème de leur liberté ne se poserait plus, le serpent se mordant désespérément la queue. Heurs, infortunes et singularités des destins individuels découlant des drames des peuples...

Absurdités, bizarreries, paradoxes qui échappent aux pions de l'Histoire.

Ainsi les événements s'imbriquent les uns dans les autres, se font écho, se repoussent, s'annulent, se superposent, s'accumulent, se combinent entre eux, se font et se défont, parfois sans aucun rapport les uns avec les autres.

Ensuite on érige une solide morale sur des fissures, des socles bancals et, miracle de la transmutation des valeurs humaines, les pots cassés deviennent des bris glorieux. On raisonne avec le hasard tant qu'il est à notre avantage, nos valeurs se façonnent au gré des événements : le soldat américain du Débarquement a tout sauvé, tout libéré : le monde entier, les millénaires à venir, et même les âmes damnées. Il a apporté paix, civilisation, prospérité... Discours officiel relayé par les tambours assourdissants des détenteurs de vérités historiques.

Nos livres d'Histoire n'ont jamais été aussi rassurants, tranchés, lumineux !

Sommes-nous simplement les fruits de l'union de nos parents ou bien sommes-nous de manière plus complexe les fruits des hasards de l'Histoire du monde depuis ses débuts et qui ont fait que finalement nos géniteurs se sont croisés au vingtième siècle sur la surface du globe pour nous mettre au monde ? Réflexion parfaitement imbécile. Aussi imbécile que de prétendre que je suis libre grâce aux Américains. Étant né après la guerre de 39-45, je n'ai pas plus de rapport avec elle qu'avec les milliers d'autres événements antérieurs qui ont fait l'Histoire du monde et de l'Univers.

Je suis sur Terre parce que je suis sur Terre, indépendamment des aléas historiques ou politiques du monde. Point de vue délibérément plus philosophique qu'historique, cette facette de la vérité -laquelle est souvent confuse- en valant bien une autre, plus officielle et partiale... Je ne dois rien aux Américains. Pas plus que je ne dois ma présence sur Terre à ce quidam qui il a deux, trois, six ou trente siècles a fait se rencontrer tel et telle ancêtres mâle et femelle sans qui je ne serais jamais né un certain 6 décembre 1965... Les combinaisons historiques, sociales et plus humblement gestuelles -et même verbales- qui ont fait que chaque individu est apparu et à vécu sur Terre ou que des milliards d'autres individus ne sont jamais nés sont INFINIES. Sans l'apparition des nazis, et donc si les Américains n'avaient pas libéré notre pays, à qui tous ces fétus humains soumis aux vents de l'Histoire auraient cru devoir leur liberté ? Aux "libérateurs" précédents ayant participé à la grande Histoire de France ? Mais sans ces "libérateurs" précédents ? Et ainsi de suite...De même, l'on pourrait remonter des millénaires en arrière et désigner arbitrairement n'importe qui comme étant nos libérateurs ou nos oppresseurs. Le raisonnement serait aussi valable pour n'importe quel événement psychologiquement frappant de l'Histoire.

Je puis répondre à mes détracteurs avec cette même logique qui confère tant d'irresponsable assurance à leur discours que sans tel ou tel événement insignifiant ou majeur de la burlesque et déroutante Histoire du monde, le nazisme ne serait jamais apparu. Et que donc je pourrais faire l'apologie ou le procès de tel ou tel évènement ou pensée qui auraient favorisé ou contrecarré l'avenir de l'humanité dans un sens ou dans un autre, de la même manière qu'ils attribuent des lauriers aux Américains, à leurs yeux exclusifs artisans de notre liberté...

Croyez-vous d'ailleurs que les individus américains, simples soldats, seraient venus d'eux-mêmes se sacrifier pour nous libérer ? Les soldats, comme tous les soldats, n'ont fait qu'obéir à leur gouvernement. Et vous, allez-vous de votre propre chef libérer des opprimés à l'autre bout du monde? Seulement si vos chefs vous y contraignent. Je ne vois pas où est l'héroïsme ni la grandeur d'âme là-dedans. Les libérateurs américains ne furent pas plus héroïques sur nos plages que les soldats allemands dans nos campagnes : ils furent simplement obéissants à leur gouvernement. Le reste n'est qu'interprétation de vainqueurs et embellissement de la réalité.

Pour élargir le débat, précisons que le soldat de métier devient soldat rarement par désir de défendre de belles causes, par altruisme, mais plus prosaïquement par l'attrait de la sécurité de l'emploi, par goût de l'aventure, du combat, et pourquoi pas de la guerre... Ou par quelque autre quelconque intérêt personnel secret plus ou moins avouable. Voire infâme.

Pensez que si le père de Napoléon avait bu un peu plus de vin un certain soir, l'histoire de l'Europe entière en aurait été durablement bouleversée. Démonstration implacable de mon raisonnement : il ne restait peut-être plus assez de vin chez les Napoléon, la servante ayant oublié d'approvisionner la maison ou le réparateur de roues qui devait dépanner la carriole du marchand de vin était malade. Résultat, Monsieur Napoléon n'a pas assez bu de cet excellent vin qui l'aurait assommé ce soir, comme à son habitude. Conséquence funeste pour le monde : il était encore en forme après s'être rabattu sur l'eau juste après la salade. Pour passer le temps et remplacer le vin manquant, il a donc eu l'idée d'engrosser Madame Napoléon, ce qui a eu pour effet direct de donner naissance neuf mois plus tard au petit Bonaparte, futur boucher industriel. Conclusion : la servante est responsable des carnages napoléoniens et nous ne serions pas en République actuellement, puisque c'est Napoléon qui a sauvé la République. A moins que ce ne fût l'obscur réparateur de roues de carrioles le vrai responsable.

Notre morale politique, nos sensibilités, modes de pensées découlent des conséquences de ce genre de minuscules événements qui se sont produits dans l'histoire du monde. Comique et effroyable !

On pourra rire de mon raisonnement ou en être offusqué, mais c'est pourtant ainsi que se fait l'Histoire. Une mouche se pose sur le nez d'un empereur, et la face du monde peut en être définitivement changée. Une goutte d'eau s'égare dans l'oeil d'un prince : des pyramides s'élèvent. Une pomme tombe sur la tête d'un certain Newton : nous découvrons la loi de la gravitation, et en conséquence les secrets des étoiles, les secrets de l'atome... Hiroshima et Nagasaki partent en fumée. Tout ça pour une pomme trop mûre tombée sur le crâne d'un homme. La faute au jardinier ?

Le nazisme est apparu dans notre monde. Dans ce monde-là. Les Américains également. C'est tragi-comique mais c'est ainsi. Il n'y a pas de morale à en tirer, les hommes en tirent quand même : ils célèbrent les libérateurs américains.

Permettez-moi de préférer voir les choses sous un angle moins étroit, et puisque nous sommes dans la même soupe, de faire la distinction entre le bouillon et les rondelles de carottes qui surnagent à la surface.

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