jeudi 17 mai 2007

464 - Monsieur Leblanc

Monsieur Leblanc est un citoyen exemplaire mais irascible, viscéralement attaché à des principes étranges et ridicules, incompréhensibles pour le commun des mortels.

Chaque matin il vient demander haut et fort des croissants rassis chez son boulanger exaspéré. Rien ne lui interdit de faire pareille demande, aussi offensante soit-elle, même en affichant avec une admirable feintise un air de reproche à glacer le pain chaud. Aussi s'en donne-t-il à coeur joie. Des rumeurs circulent chez certains clients du commerçant, moins amusés que d'autres par les plaisanteries pétrifiantes de ce boute-en-train...

Monsieur Leblanc a un sens aigu de l'humour.

A la banque, soucieux de la sécurité de ses biens, notre héros vient faire vérifier son compte de nombreuse fois par jour, lentement, longuement, fastidieusement, scrupuleusement, surtout quand derrière lui s'étire une interminable file d'attente de gens pressés. Régulièrement le préposé lui fait savoir qu'il serait temps pour son client de posséder une carte bancaire afin de consulter son compte directement dans la machine automatique sans plus jamais déranger personne. Il rétorque invariablement qu'il ne souhaite pas posséder de carte bancaire et que de toute façon même s'il en avait une, personne ni aucune loi au monde ne lui interdirait de ne pas s'en servir et de continuer à consulter son compte au guichet, "à l'ancienne". Il ajoute, imperturbable, qu'il est dans son droit le plus strict de demander dix, vingt fois par jour les mêmes renseignements, que cela plaise ou non aux agents, que leur métier de banquier est de lui répondre avec courtoisie à chaque fois, combien il les consulterait jusqu'à trente fois par jour...

Monsieur Leblanc connaît ses droits.

Chez le marchand de tabac il achète tous les quatre jours une petite boîte d'allumettes et paye chaque fois avec un billet de 500 euros. C'est sa façon à lui de lutter efficacement contre le tabagisme national.

Monsieur Leblanc n'a pas tort.

Au bar il commande chaque jour un verre d'eau du robinet et ne le boit pas. Il sait que c'est gratuit et que le serveur ne peut légalement pas le lui refuser. Rien ne lui interdisant ensuite de ne pas demeurer des heures entières devant son verre d'eau, il demeure par conséquent des heures entières devant son verre d'eau. Ca ne sert à rien mais il a la loi pour lui. Aussi passe-t-il ses après-midi à profiter stérilement des lieux. Ca ne lui rapporte certes pas grand-chose, mais ça ne lui coûte rien non plus.

Monsieur Leblanc a un certain sens des affaires.

Les toilettes publiques sont en quelque sorte sa seconde demeure, étant donné qu'il entend profiter sans entrave du fruit de ses impôts, par ailleurs dûment payés. Personne ne peut par conséquent lui reprocher d'utiliser les toilettes publiques à chaque fois qu'une envie naturelle lui commande d'aller se soulager, c'est-à-dire plusieurs fois par jour, et ce tous les jours de l'année. Notre bonhomme n'ignore pas que les toilettes publiques peuvent être utilisées sans restriction par les administrés. Les utilisateurs ont même le droit de se plaindre à la mairie en cas de mauvais entretien.

Monsieur Leblanc n'est pas un hors-la-loi.

Il a porté devant les tribunaux bien des affaires. Certes baroques, inhabituelles, voire complètement saugrenues mais parfaitement recevables sur le plan juridique. Il a obtenu gain de cause à chaque fois. La République française l'a même dédommagé pour une histoire presque virtuelle : l'ombre du toit de la mairie jouxtant sa propriété portait illégalement jusque sur un angle de son jardin où il avait choisi de planter une espèce rare de mauvaise herbe ne donnant le meilleur d'elle-même que dans des sillons fortement ensoleillés. C'était son droit le plus strict que de faire pousser des ronces dans son jardin et de choisir cet angle litigieux précisément pour les cultiver, même si ses détracteurs lui rétorquèrent que le reste du jardin, vierge de toute plantation et sans aucune ombre, aurait pu faire l'affaire.

Monsieur Leblanc fut le plus malin.

Bref, Monsieur Leblanc a trouvé la combine idéale pour importuner ses concitoyens le plus longtemps possible sans jamais être inquiété par la loi et ainsi occuper joyeusement sa retraite.

Souhaitons longue vie à Monsieur Leblanc !

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