jeudi 17 mai 2007

477 - Alphonse

Depuis toujours je considérais Alphonse comme un pauvre homme plein d'indigences. Lui, gentil, chaleureux, inconscient de l'image qu'il donnait me saluait toujours avec un grand sourire. En répondant à son geste j'affichais en sa direction un sourire tout aussi épanoui que le sien mais pensais tout bas : "pauvre type d'alcoolique, minable, raté, crétin, pauvre abruti d'analphabète, méprisable réceptacle à vinasse !"

Alphonse rendait volontiers service. Je profitais souvent de sa disponibilité d'alcoolique pour lui confier les tâches les plus ingrates. Je décrétais que quelques verres de piquette suffisaient pour le remercier de son dévouement, estimant qu'un semblable abruti ne pouvait que se réjouir de recevoir un tel salaire. Précisons que systématiquement je lavais avec soin son verre après usage, dégoûté par les exhalaisons douteuses de l'individu.

Un jour Alphonse me demanda d'être payé avec de l'argent. Je refusai, objectant que je n'avais pas envie de lui financer son mauvais vin et que de toute façon j'avais l'intention de le payer en nature, ce qui revenait strictement au même. Après une brève réflexion il admis la justesse du raisonnement et exigea alors d'être payé en bouteilles et non plus en verres à consommer sur place. Je lui accordai une bouteille de vin âcre qui traînait dans ma cave.

Par le vin je tenais ce pauvre homme sans défense intellectuelle, le manipulais à ma guise, jouais sur sa pensée malléable, sa volonté sans force... Et je me croyais mieux que lui ! Égoïste, odieux et pervers, au lieu de le sortir de sa fange je l'y enfonçais pour mon plus grand profit. Soudain je me vis dans toute ma hideur. La vraie indigence étant celle de l'âme, l'infâme, le misérable, n'était-ce pas moi ?

Après m'être sérieusement remis en question, je décidai de sortir de sa déchéance celui qui depuis toujours avait été la victime de mes sarcasmes. Le lendemain, résolu à me dévouer entièrement à la noble cause et désireux de réparer les vilenies commises envers ce pauvre diable, je me mis en devoir d'aller lui présenter mes excuses ainsi que mes services. Je frappai à sa porte.

Silence.

D'office je poussai la porte, imaginant naturellement l'hôte des lieux terrassé par l'alcool comme à son habitude. En entrant je reconnus par terre la bouteille offerte la veille, gisant à côté d'une masse informe nommée Alphonse, nez contre le sol... Je retournai le corps de l'ivrogne afin de le réveiller en quelques gifles.

Je le trouvai mort, les yeux ouverts, le regard désespéré.

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