lundi 14 mai 2007

5 - Le beau visage de la disgrâce

Lorsqu'un jour j'ai vu passer cette ombre, touchante de modestie, d'éclat voilé, le sybarite blasé en moi s'est ému. C'était une gracile créature à la vitalité déchue, un papillon aux ailes brisées (elle était invalide, claudicante, et c'était en Turquie en 1993).

J'ignorerai pour toujours le nom de cette fleur blessée, si pâle, dont la détresse apportait à ses membres frêles, à son regard, à ses traits inquiets un charme bouleversant. Ainsi cette vision confirmait ma sensibilité pour les vierges exclues, ces plantes flétries par la vie, vertes et déjà fanées. Ces demoiselles vulnérables sont plus dignes que leurs soeurs satisfaites d'être la cause d'une esthétique émotion, l'objet des émois les plus recherchés. Elles sont attentives aux délicatesses que recèlent les choses les plus ordinaires. Les tendresses de l'alcôve prennent en elles des allures magistrales, parce que portées à des hauteurs inédites.

Les amants les plus doués mériteraient ces oiseaux laissés en cage : ce sont des trésors qui gisent dans des coffres ternes. Mais les amants les plus doués -qui choisissent toujours les plus flatteuses conquêtes- s'ennuient bien vite dans les bras de leurs quiètes grâces.

Ce foyer en nous qui brûle tant, bat si fort, n'a point d'éloquence quand il s'agit de défendre des affaires entendues, trop évidentes. Rien de superbe, en effet, dans les feux convenus, millénaires, universels de deux êtres symétriques. Nul panache entre Roméo et Juliette. Le sublime ne vient qu'avec Cyrano.

Comme les plus beaux chants, selon Musset, sont les plus désespérés, les plus émouvants visages de femmes ne sont-ils pas ceux que la beauté a dédaignés ?

La joliesse qui a refusé de s'incarner chez une jeune fille donne plus de prix à son hymen avivé, sensibilisé, aiguisé par les attentes, les larmes, les échecs cinglants. Il est certes aisé de conquérir ces châteaux en ruine, mais comme il est délicat d'affiner sa sensibilité à la mesure de leur affliction ! Séduire n'est rien. Cultiver est un art autrement plus difficile. La chasse est une bagatelle. Ce qui compte, c'est la moisson. Et celui qui de la terre ne voit que la surface, dédaignant ses sillons profonds, ne fera rien surgir des champs gagnés si facilement. Je veux aimer dès aujourd'hui à ma façon : avec envergure, noblesse, courage, déraison, profondeur et science. Avec tout l'art de ma nature éclairée.

Je veux arracher à leur sort infâme ces roses sans attrait pour les faire briller dans mon ciel constellé d'épines, qui est poétique et cruel, féroce et serein, subtil et grotesque. Je désire non seulement marquer leur coeur au silex de l'esthète que je suis, mais encore les cautériser au fer rouge de mon nom. Je suis le virtuose du sanglot, le musicien du soupir, le violoniste de la douleur.

Je suis le chantre des déshéritées de l'amour.

VOIR LA VIDEO :

http://www.dailymotion.com/video/xrve8y_le-beau-visage-de-la-disgrace-raphael-zacharie-de-izarra_news

Aucun commentaire: