vendredi 18 mai 2007

501 - L'auteur par lui-même

Je me trompe peut-être aux yeux de mes détracteurs, mais j'estime faire partie des gens de bien qui ont l'heur de posséder non seulement particule de naissance et noblesse de coeur, mais encore sens aigu de la laideur comme de la justice, voire mépris pour les chiens et la plèbe. En outre, je mets ma fierté non pas dans le fait d'exercer de plein droit ma noblesse, ce qui est une chose somme toute naturelle (en effet, la noblesse est aussi un âpre exercice au quotidien), mais plutôt dans le fait de pouvoir sans complexe "faire les poubelles" de ma ville. En effet, je n'ai rien à prouver à qui que ce soit, et ce en vertu du fait que je suis né sous l'aile des muses et à l'ombre des lys.

Je gifle le manant comme je lave les pieds des statues. Je crache sur le drapeau de ma patrie et chéris les porteurs d'eau. Je prône la vertu tout en enseignant la licence aristocratique. Je blâme les possesseurs de chiens et bénis les végétariens. Je baise la main de l'archevêque sans m'interdire de le tromper officieusement avec de pieux hérétiques. Pour ne déranger personne je dis tous bas ce que certains orateurs du dimanche osent dire tout haut en se croyant spirituels. Je protège ouvertement les lâches et combats les héros, par derrière si possible. Le masque est mon allié, la franchise aussi.

Je sors avec des gants, un lorgnon, une canne, du moins en théorie : chez moi le sens de la théorie est très développé. J'applique délibérément des principes caducs, anachroniques aux phénomènes contemporains. Je flatte les pauvres gens, critique les mêmes, mais tente de me faire bien voir d'eux. Je recherche la compagnie des imbéciles et des idiots. Mais aussi celle des sots et des niais. Je m'entoure de scrupules, me vêts comme tout le monde, loge au premier étage. Je pointe du doigt les vices des autres tout en me targuant d'être sans tache. Je soutiens que le ciel est olympien et que la voûte me contemple. Béni des dieux, haï des hommes, je suis l'ange à l'unique plume.

J'ai le courage d'écrire ce qui me plaît, et s'il me plaît d'aligner âneries et sornettes, ça ne regarde que moi et non mes lecteurs, nul n'étant obligé de me lire. Mais si on me lit, obligation est faite de me rendre gloire : c'est là mon plus cher droit d'auteur. J'ai le courage surtout de flagorner amis et adversaires. Et je ne m'en cache pas, contrairement à ces âmes sèches qui s'enorgueillissent d'être si bien tranchées à ce sujet ! Humble, je ploie, courbe l'échine jusqu'aux pieds de mes maîtres pour mieux me redresser ensuite, plein d'ingratitude envers ceux-là qui me veulent tant de bien. Je sers avec zèle la cause des perdants, crache facilement dans la soupe puis viens m'abreuver sans calcul ni retenue à la coupe des vainqueurs.

Telles sont mes lois, ainsi ai-je été conçu et plaise au Ciel qu'il en soit ainsi.

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