samedi 19 mai 2007

535 - Les tripes

C'est l'effervescence chez les Holloy-Dutailly. Un jour de fête pas comme les autres au château : la domestique a préparé une spécialité caennaise pour la famille et les invités.

Des tripes.

Attablée autour de la marmite fumante, l'assemblée guindée hume avec une délectation mêlée d'écoeurement les émanations rances du mets carné qu'on va leur servir. Certaines âmes sensibles sont plus désagréablement surprises que d'autres. Quelques beaux esprits trouvent l'idée originale. Une personnalité plus trempée que les autres semble même se pâmer à la perspective de participer à cet immonde festin.

Une fois chacun copieusement servi, un par un les convives portent à la bouche le contenu de leur assiette. Mademoiselle de la Bruyère en grand décolleté a laissé tomber un peu de sauce sur son tétin droit qu'elle essuie consciencieusement à l'aide de son mouchoir de soie. Le duc de la Charmière à ses côtés bâfre sans façon. La maîtresse de maison, la châtelaine Holloy-Dutailly, félicite la domestique originaire de Caen. Bientôt on n'entend plus que les tintements des couverts d'argent : plus personne ne dit mot. Les dîneurs sont tous occupés à honorer le plat dans un silence quasi religieux. Les portions de tripes disparaissent dans les gosiers fins, désagrégées par les mâchoires de choix, englouties dans les estomacs délicats.

Le fils du marquis d'Hortancière croise le regard espiègle de Mademoiselle de la Bruyère, toute gorge déployée comme nous venons de le voir plus haut. Entre deux bouchées de tripes, une muette idylle se noue. Les deux jeunes gens ne se quittent plus du regard. Le vin blanc commence à couler, la marmite de tripes se vide peu à peu. Au bout de la table, on intrigue plus férocement : Monsieur de la Verroy-Castilly s'est mis en tête de séduire la baronne d'Estelle, une riche veuve qui ferait son affaire, dans tous les sens du terme. Encore une assiette de tripes pour se donner de l'entrain, et Monsieur de la Verroy-Castilly accède à la fortune de la veuve par mariage interposé.

Une dame de toute noblesse disserte à présent sur la forme et l'aspect des tripes qu'elle pique ostensiblement de sa fourchette. Elle trouve ces viscères de porcs aux angles géométriques parfaitement répugnants. La conversation est enfin engagée entre les mangeurs : chacun y va de son commentaire. Le fils du marquis d'Hortancière à l'adresse de Mademoiselle de la Bruyère se hasarde à des considérations très élevées au sujet des tripes, ce qui a pour effet de faire sourire la pucelle. Le duc de la Charmière trouve le plat à sa convenance, très banalement. Il a la réputation d'avoir peu de conversation, il est vrai. Les jumelles d'Artacia, minces mais laides, déclarent qu'elles ne reprendront pas une nouvelle assiette de tripes, une spécialité fort mauvaise pour la ligne selon elles. Le duc de la Charmière en profite pour leur proposer ses services ogresques. Le pauvre duc a toujours manqué de classe... Chacun a repris des tripes, cependant il en reste encore. Avec toutes les grâces du monde la châtelaine Holloy-Dutailly décrète que la marmite doit être vidée jusqu'à la dernière tripe. Aussi invite-t-elle tout le monde à se resservir, sauf les jumelles qui viennent d'émettre quelque réticence à ce propos.

Ainsi s'achève le repas chez les Holloy-Dutailly.

A la sortie de table, le fils du marquis d'Hortancière a trouvé l'amour en la personne de Mademoiselle de la Bruyère. Monsieur de la Verroy-Castilly quant à lui s'en est reparti au bras de la veuve d'Estelle. Le duc de la Charmière a fait une sieste digestive la panse bien pleine à l'ombre d'un saule chez la châtelaine chez qui il s'est attardé jusque tard le soir. Les jumelles d'Artacia n'ont point embelli leur physionomie ingrate mais ont gardé intacte leur ligne. Enfin les autres hôtes de marque dont nous ne citerons pas les noms pour ne pas lasser le lecteur sont tous repartis en baisant respectueusement la main de la châtelaine Holloy-Dutailly.

Ce texte que vous venez de lire chers lecteurs est le dernier écho de cette culinaire aventure qui s'est passée au château des Holloy-Dutailly dans les premières années du vingtième siècle, il y a cent ans.

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