mardi 15 mai 2007

56 - Eloge de l'esprit petit-bourgeois

Je suis un bien-pensant et mets un certain prix à mes petites certitudes. Je les protège tant que je peux contre tous ceux qui ne pensent pas comme moi. Je n'aime pas les nouveautés, les philosophes me font peur, les pauvres me font peur, mes voisins me font peur. J'aime les traditions et puise dans le passé des références culturelles rassurantes. J'aime l'ordre par-dessus tout.

Je trouve que les libres-penseurs sont trop libres, et surtout qu'ils pensent trop. On devrait faire taire les esprits qui diffèrent trop de ma façon de penser, au nom de mon rassurant confort d'esprit que certains libres-penseurs qualifieraient de "petit bourgeois". Je ne reconnais que l'autorité en vigueur dans mon pays, en honnête républicain que je suis. Je suis pour le fait que les citoyens paient leurs impôts. J'appartiens à ceux qui, officiellement, s'acquittent dûment de ce genre de dettes et qui ne se privent pas pour le faire savoir aux voisins, qui le crient sur les toits au besoin, tout en trichant sur la déclaration du montant de leurs revenus. Oui, l'hypocrisie fait partie de mon monde, de ma culture, de ma manière de penser.

L'apparence est très importante à mes yeux. Je préfère avoir affaire à un homme véreux dans le fond mais "bien comme il faut" en surface, plutôt qu'avoir affaire à un homme foncièrement honnête mais suspect aux yeux de la société. Dans le premier cas mon honneur sera sauf au regard de cette société de laquelle je suis issu. Mes véritables frères, ce sont ceux qui me ressemblent : bourgeois uniquement préoccupés par le confort de leur esprit et de leur corps, et les biens matériels qu'ils peuvent amasser au fil des ans. Penser autrement signifierait perdre l'estime de mes pairs, perdre mes richesses matérielles, perdre mes certitudes si rassurantes, si confortables.

Je suis égoïste. Je ne désire pas partager, même avec ceux que j'appelle mes frères (ces "petits bourgeois" que décrient les libres-penseurs) les richesses terrestres que j'ai accumulées avec avidité. Mon sens de la fraternité, qui est déjà très sélectif au départ, cesse net dès que j'entends le joyeux cliquetis du verrou de mon coffre-fort. Une chose surtout est sacrée, à mes yeux, aux yeux de mes voisins, aux yeux du monde entier : l'argent.

L'important, en somme, c'est de faire bonne figure devant ses voisins, ses amis, son percepteur, son évêque, même si dans ce dernier cas il est de notoriété que l'on fréquente les maisons closes. Les apparences avant tout, il n'y a que ça de vrai. Seules les apparences sauvent. Le reste -tout ce qui n'est point d'ordre visuel, tout ce qui n'est pas vestimentaire, ostentatoire, tout ce qui n'est pas façade- n'est rien qu'idées sans lendemain, fort mal admises par ceux qui forment la corporation des bien-pensants dont je fais chèrement partie.

1 commentaire:

Tirpse a dit…

Ironique à souhait !