mardi 15 mai 2007

62 - Une enfant à éduquer

Mademoiselle ma nièce,

J'ai eu vent de vos espiègles amabilités. Toutefois je vous prierais de bien vouloir adopter un comportement qui soit plus de circonstance pour la prochaine fois. Je vous veux funèbre, austère, digne et sévère à l'évocation de ma sépulcrale personne. Souffrez que là soit mon bon gré.

Vous n'ignorez pas mes tourments Mademoiselle, à cause de la vilenie de ceux dont les noms n'ont que trop souvent résonné à vos puériles oreilles, lors de ma dernière visite chez vous. Réglez donc dès aujourd'hui les mouvements inconstants et par trop spontanés que votre jeune âge dicte à votre âme encore pauvre et infirme sur ceux, Ô combien plus élevés, riches et posés, des gens parvenus à saine maturité. Imitez-moi plutôt, sotte enfant que vous êtes, et veillez à ce que la joie sauvage et naturelle de votre petite âme n'importune point les sinistres idées qui m'habitent. Réprimez vos vains instincts d'insouciance, et chargez plutôt votre âme inconséquente avec le plomb quotidien des adultes congrus que nous sommes.

Mettez aux fers de la froide raison les élans ridicules de votre coeur imparfait (à dix ans, on n'est rien du tout Mademoiselle!), et psalmodiez plutôt avec moi le chant ténébreux, lugubre et cafardeux des morts. Louez à ma suite les personnages des vieux tableaux de ma cellule monacale, dont les mines sobres et graves, immuables, et recouvertes par la poussière silencieuse des ans, paraissent se lamenter sur le sort du monde.

Entendez-vous s'élever dans la nuit glacée le son caverneux de cette voix qui se lamente ? C'est le digne chant que j'adresse aux morts. A présent j'appartiens au peuple d'outre-tombe, puisque la joie s'est enfuie de mon coeur de chair. J'aime le roc, le froid et les reflets du marbre noir. Je suis une âme en peine, un croque mort, un fossoyeur, un oiseau de mauvais augure, et je croasse avec mes frères qui hantent les cimetières, je veux parler de ces noirs corbeaux à la voix rocailleuse. Suivez-moi sur ces chemins de carême Mademoiselle ma nièce, oubliez la joie inutile qui habite votre coeur décidément si vain. Revêtez la robe sombre des cloîtrées et retirez-vous de ce monde de cris, de rires, de couleurs et de lumières dans lequel vous vous agitez sans fruit. Choisissez d'ensevelir votre jeunesse dans l'ombre et le silence d'un couvent : c'est la suprême récompense des âmes vertueuses.

Vous avez offensé le bon goût en manifestant votre joie, votre innocence, votre nature légère. Vous savez que je n'aime pas les enfants, que je déteste les agitations festives, que j'abhorre les éclats de rires, surtout lorsqu'ils émanent de créatures telles que vous : puériles, indignes, parasitaires. Vous auriez dû être plus en phase avec mon tempérament taciturne pour me mieux toucher. Ce langage trop joyeux que vous avez choisi pour me parler ne me sied pas, sachez-le. Je crains que vos juvéniles prétentions au bonheur ne m'aient contaminé. Je tremble de devenir joyeux, Mademoiselle. La joie est source d'indignité. Seules la tristesse, l'austérité, la rigueur sont dignes de l'Homme et n'offensent point le Ciel. Homo est magnum, Mademoiselle. Mettez-vous bien ça dans la tête. Pueril est "Nada". Je vous dirai encore : digne et noble "perinde ac cadaver".

Méditez bien là-dessus Mademoiselle. Nous nous reverrons ensuite, et je gage que vous aurez bien vite perdu votre sourire !

Vous avez tort de croire que je demeure toujours sous le toit séculaire de la "Targerie" en compagnie des infortunées araignées. D'une part je ne suis plus à la "Targerie. D'autre part, sachez que la suie accumulée durant cinquante années et plus à la "Targerie", a chassé depuis belle lurette les monstres arachnides qui semblent tant épouvanter les gamines de votre espèce.

Je raille vos joies infantiles. Vous n'êtes qu'une infirme du coeur. Vous ne savez point aimer Mademoiselle. Vous n'avez qu'une dizaine d'ans, ne l'oubliez pas. Cela n'est rien du tout, ou si peu de chose... Les enfants sont incapables d'amour. L'espèce puérile est une espèce inférieure tout juste bonne à être conduite au bâton, comme on fait avec les ânes. Ah ! Vous dirais-je Mademoiselle de quelle manière j'aimerais que soient éduquées les créatures de votre espèce, je veux parler de ces germes d'humains que sont les enfants, ces morveux et morveuses qui ne cessent de m'importuner dans mes méditations de grande personne !

Allez, recueillez-vous, méditez, faites pénitence et pleurez sur l'infortune du monde. Je m'en retourne à mon caveau qui me tient d'alcôve, puisque la joie est définitivement partie de mon coeur.

Votre parent.

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