mercredi 20 avril 2011

910 - Enterrement d'un radin

A mon dernier souffle, je veux qu'on cesse toutes les dépenses.

Que l'on prétexte le caractère exceptionnel de l'événement pour oublier de payer le médecin. En exagérant au besoin l'hystérie funèbre afin de mieux faire diversion. En général nul n'ose réclamer de l'argent aux endeuillés. Et s'il ose quand même insister, vous justifierez votre refus de le payer en invoquant l'inefficacité de ses soins, puisque je serai mort.

Surtout éteindre la chandelle, j'y tiens : il n'y a pas de petites économies. C'est idiot de gaspiller de la bougie quand on ne peut plus jouir de son bien qui se consume, aussi modeste soit-il.

Pour la boîte, c'est bien ce qui me tuera je crois : voilà la partie la plus pénible de mon trépas car la plus onéreuse. Son coût étant élevé, je n'ai pas le courage de m'en occuper moi-même. Aussi vous discuterez âprement les prix, je compte sur vous mes amis. Je ne veux pas être inhumé en emportant la moitié de mon argent à travers quatre planches... Quel supplice de croiser le ver avec remords dans du chêne quand on peut trouver la paix entouré de contreplaqué !

Vous qui resterez n'oubliez pas l'essentiel : c'est mon argent qui sera dépensé à mes funérailles, non le vôtre. Alors restez dignes. L'avantage de la dignité, c'est sa grande sobriété.

Je crains les croque-morts, mes derniers créanciers. En songeant à ces commerçants je tremble, m'inquiète, enrage ! Ne pouvez-vous, cousins, voisins, frères d'économie, m'épargner cette dispendieuse futilité en portant le fardeau sur votre dos ? Il ne sera pas bien lourd, moi qui mange si peu... Vous serez payés de votre peine à travers la satisfaction d'avoir éloigné ces vautours de ma bourse !

Vous les vivants, vous que j'aime tant et qui gèrerez ces affaires ultimes, si vous voulez que ma terre soit légère, ne l'alourdissez pas de vains écus car ce seront les miens.

Je vous demande également une faveur : si réellement vous m'aimez comme je vous aime, oubliez toutes ces choses mesquines que je viens d'évoquer.

Et payez tout au prix normal si vraiment ça vous amuse, effacez les moindres dettes sans nulle mauvaise foi et, comble de la générosité, jetez même menue monnaie aux moineaux et autres enfants de choeur si cela vous chante. Mais alors par pitié, mettez tout ca sur vos comptes. Prenez courageusement sur vous les frais de mon agonie, supportez avec sainteté les dépenses engendrées par mon soupir suprême.

Et laissez mes sous tranquilles, ce dernier réconfort de ma vie d'économe.

Ne voulant rien céder à mes descendants, je n'ai pas voulu procréer. Mon argent est mon véritable enfant, il me survivra dans le coffre de la banque.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Moi, je m'en fout. Je donne mon corps à la science. Enfin, ce qui sera encore un peu solide.
Va falloir se manier un peu ! On me suis déjà à la trace...

Femme de l'époque d'Ambroise PARE.

Laure Duval a dit…

Horrible!
Laure