mercredi 25 janvier 2012

947 - La dernière chance de la bêtise

A mesure que les rides s’accumulaient sur son front ridiculement fardé, celle qui durant sa jeunesse fut non pas laide mais simplement insignifiante devenait de plus en plus haineuse.

Passer de l’état de femme commune à celui de petite vieille ordinaire lui était plus insupportable que de connaître le destin d’une jolie fleur se desséchant ou d’un chardon conservant toute sa vie ses épines et sa grimace. Au moins certaines vieillardes se consolent de leur disgrâce en se souvenant d’avoir été belles jadis et les plus infortunées qui ont hérité leur laideur du berceau n’ont point d’amertume en se mirant dans le tombeau.

Les premières ont gagné l’estime du monde et s’en flattent, les secondes n’ayant jamais quitté leur trône de ronces ne sacrifient rien et sont sans regret. Les unes ont joui de l’éclat de leur jeunesse tandis que les autres n’ont souffert d’aucune désillusion avec l’âge.

Mais elle, ni belle ni laide, subissait le sort médiocre d’une plante terne. Avec l’impression de perdre beaucoup plus que toutes les autres en sombrant dans la décrépitude : inspirer l’indifférence aux hommes est la pire chose pour une femme. Un laideron aura toujours ce cruel mais réel avantage de n’être pas invisible, contrairement aux pâles fougères de son espèce. Avec délices on hume les roses. Avec égards on craint les orties. Mais on piétine sans y prendre garde tout ce qui, comme elle, reste transparent.

Méprisant les opportunités amoureuses auxquelles elle avait droit de par sa modeste extraction et sa sobre condition féminine, elle visait des unions prestigieuses, perdant temps, énergie et argent à essayer de séduire princes, hobereaux, nobles de toutes sortes. Tous  raillaient évidemment cette espèce de charcutière en dentelles furieusement éprise d'elle-même en quête d'un reflet illusoire autant que d'un seigneur aimant, si bien qu'elle était demeurée vieille fille.

Avec les années sa face se dégradait donc, son coeur également.

Par tous les moyens elle avait tenté de se hisser au rang de vénusté qu’elle n’était pas : cosmétique onéreuse, chirurgie plastique, accessoires de mode, cours de yoga...

En vain.

Le résultat n’en était même que plus lamentable : à soixante ans elle arborait un visage grotesque, une silhouette mensongère, une peau irréelle.

De vrais diamants lui pendaient aux oreilles, une toilette de luxe et des soins esthétiques coûteux devaient censément mettre en valeur sa personne, des textiles de choix couvraient ses épaules...

Malheureusement le reste, c’est à dire l’essentiel, se résumait à du toc. Les artifices avaient beau valoir le prix de l’or et de la soie, le présentoir ne valait rien.

Les parures seules étincelaient, non celle qui les portait.

Les pierres, les bijoux, la marque de ses vêtement, la matière de ses sacs à mains, la perruque, le vernis, tout était authentique. Sauf le volatile déplumé qui caquetait de sotte satisfaction à la vue de ces inutiles ornements : faute de beauté naturelle, elle en affichait stupidement les signes extérieurs.

La vanité ne lui suffisait pas, il lui fallait encore faire preuve de méchanceté pour se dédommager de la peine supplémentaire que lui occasionnait son entrée dans la vieillesse.

Elle considérait la déchéance ultime de sa féminité comme une injure de la nature faite à son hymen, à ses traits, à ses formes sans saveur et ne songeait plus qu’a se venger non pas sur les créatures mais plus spécifiquement sur les herbes incolores qui lui ressemblaient ! A la différence que ses victimes aux âmes saines n’avaient jamais cultivé l’aigreur, d’où la réussite de leur vie de femme.

Ce qui la faisait enrager davantage.

Mais quel mal pouvait-elle faire à des femmes épanouies ? Chacune de ses tentatives de disqualifier ses soeurs heureuses échouait, l’évidence des faits ne plaidant guère en sa faveur...  Ses méfaits et médisances la rendaient encore plus laide jour après jour.

Elle qui au départ n’était point déplaisante, juste banale, mais refusait de se satisfaire de l’humble trésor reçu à sa naissance avait tout gâché, tout raté en voulant gagner un royaume hors de sa portée.

C’est précisément là qu’advint le miracle : un vieil aristocrate cynique sut repérer la détestable chamelle se dissimulant derrière tant de leurres et la prit pour épouse afin d’agrémenter ses derniers jours en compagnie de ce monstre de fatuité certes pitoyable... mais délicieusement comique.

VOIR LA VIDEO :

http://www.dailymotion.com/video/xo2649_la-derniere-chance-de-la-betse-raphael-zacharie-de-izarra_news

6 commentaires:

Liliana Dumitru a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Liliana Dumitru a dit…

Un texte qui me plait par la simplicité de l’idée et la beauté du finale, parce que toutes les gens méritent une chance a l'amour. Il n'est pas besoin d’être parfait pour être aime. Un texte qui fait naître une multitude de questions et idées, qui recèle du complexe, comme toutes les choses simples.

Liliana Dumitru a dit…

C'est bien que la femme n'ait pas de nom, étant sans relief. J'aurais peut-être aime qu'on sache le nom de l'aristocrate, qu'elle devienne une DE sonore....

Hortense a dit…

Sublime texte de par son réalisme Tout le monde connait dans son entourage un volatile de cette espèce.Et ne parlons pas des "people", ne citons pas de noms au risque de choquer certains fans. A noter qu'il en existe également du genre masculin et que les personnages en sont tout aussi comiques :). Ah que j'aimerai voir une Jane Fonda au réveil après 1 semaine de non épilation, non coiffeur donc non teinture non mêches etc etc... sans atours, sans maquillage (trompe-couillon :)
le mythe s'effondrerait s'effondrerait....et dire que la plupart se laissent berner...ahahah, Allez va, je préfère encore notre BB.

jawhol a dit…

pour liliana : par contre à vous quelques artifices ne vous feraient pas de mal :)

leprince a dit…

@jawhol

je dirais même que ces artifices seraient indispensables mais bon même avec ceux là, le résultat serait peu probant ;-)