vendredi 14 juin 2013

993 - Largesse insoupçonnable

La lèvre molle, l’oeil sinistre, le visage sec et les mains moites, la dévote observe avec une attention morbide le cadavre de son époux.

Demain il faudra dûment inhumer ce qui fut le souffre-douleur préféré de sa longue vie maritale de vierge hargneuse. Et son pire fardeau tout la fois.

Dès le lendemain elle est à pied d’oeuvre : avec sa toilette d'un autre siècle, son odeur de naphtaline et ses dents jaunes, la vieille vache rumine dans la salle d’attente des pompes funèbres.

Tout chez ce serpent chaste transpire l’intérêt, l’avarice, la mesquinerie.

Non contente d’être passablement laide, fort austère et particulièrement cinglante, elle cultive une mentalité archaïque de vieille demeurée haïssant la beauté, la joie et l’amour.

Mais la crotale desséchée est heureuse ainsi, totalement épanouie dans son existence glaciale.

Elle n’a jamais connu de plaisir. Elle déteste le plaisir, à part bien entendu celui, honnête, d’enterrer ses voisins, de dénoncer les “voyous” de son quartier (n’importe qui dont le seul tort est de rire) ou de cracher sur ces “salopes” qui passent sous sa fenêtre (c’est à dire toute femme belle et heureuse).

Assise dans la petite pièce feutrée, les effluves rances venus du salon funéraire à proximité la ravissent, flattant son goût pour la mort, la maladie et les larmes... Bercée par l’odeur du malheur, elle médite voluptueusement sur le devenir du macchabée enfermé dans son cercueil qu’elle vient d’abandonner aux agents du service funèbre moyennant le prix le plus bas de leur catalogue.

Soudain l’employé des pompes funèbre sort la vipère de sa rêverie macabre : il y aura un supplément à payer à cause d’un problème de surpoids du détesté défunt. Il faut venir signer un document dans le bureau.

Alors la cracheuse de venin se lève, serre rageusement son sac à main contre son flanc flétri et, dans un signe de joie ou de colère mal retenue (on ne sait pas trop bien sur le moment) laissant apparaître toute l’ampleur de sa dentition douteuse, écarquille ses yeux de reptile et s’exclame contre toute attente :

- “Payer un supplément pour l’enfouir encore plus profondément, plus sûrement, plus sombrement dans la terre,  payer un surplus pour engraisser les vers du cimetière, vous donner un peu plus de sous pour une cause comme celle-ci au lieu d‘aller les dépenser pour des bagatelles ? Ha ! oui alors là c’est un vrai bonheur !”

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