vendredi 10 janvier 2014

1034 - Michel Montagne

Le personnage le plus marquant de mon enfance passée dans le village de Warloy-Baillon, après le fameux docteur Maurice Mathis, fut un extravagant tambour superbement nommé “Michel Montagne”.

Un Everest d’outrances, de drôleries, de grotesque et de comédie humaine à lui seul.

Ce qui au premier abord caractérisait ce zèbre se résumait à une pincée de poudre.

En effet, cet oiseau rare prisait. Chose, il est vrai, peu usuelle mais en soi assez anodine, pensera-t-on...

Sauf que sa façon de porter le tabac à sa narine était si étonnante, si répugnante et si comique à la fois que chacune de ses inhalations était un véritable spectacle, certes répétitif, mais dont nul ne se lassait. Le voir se bourrer les orifices nasaux avec sa mauvaise herbe était un enchantement pour adultes et enfants, entre franc amusement et délicieux écoeurement.

Un pervers ravissement produit par ce curieux mélange de dégoût et de curiosité pour ce rituel simiesque que nous attendions avec avidité dans la famille.

Il plaçait d’abord une pointe de tabac sur son pouce. Puis dans un geste précis et fulgurant -mais réellement fulgurant- et dans une profonde inspiration il le projetait en direction d’une première narine.

Et là, frénétiquement, dès que le pouce chargé de tabac touchait l’ouverture nasale, à petits coups vifs et répétés, toujours à l’aide du pouce, il se mettait à le fourrer frénétiquement de sorte que la prise y pénétrât de force en dépit de la loi de la gravité car durant cette méticuleuse et foudroyante opération le tabac avait une fâcheuse tendance à retomber... Et aussitôt la dose tabagique logée dans l’organe, il répétait l’immonde cérémonial afin de combler la seconde narine.

Bref, le fait de priser sept à huit fois par heure s’accompagnait systématiquement de la chute d’une partie du tabac sur sa veste.

Si bien qu’en permanence il arborait un paletot maculé d’une accumulation de tabac ayant chu de son nez depuis des semaines... Voire des mois. Cette innommable langue brune et odoriférante barrant verticalement sa veste, partant du col et s’amenuisant vers le nombril, était indissociable de cet arlequin à la personnalité des plus singulières.

Mythomane sans talent mais hautement comique, nous faisions semblant de croire aux plus saugrenues de ses sornettes, aux plus savantes de ses fables, aux plus improbables de ses inventions et cela l’agréait au plus haut point, jubilant avec grande expansion, sans dissimuler le moins du monde son immense satisfaction de se croire cru, avec force rires et frottements de mains !

Il se voulait charmeur, flatteur, spirituel, il était clownesque. Il se croyait fin manipulateur, c’était lui la marionnette. Nous avions plaisir à le voir se réjouir à un point suprême en croyant nous berner. C’était à la fois cruel et aimable, odieux et puéril, plein de cynisme et de bienveillance, aussi bien de son côté que du nôtre.

Il avait des prétentions professionnelles hors de ses capacités intellectuelles, nous inventait un sort princier, un passé héroïque auprès des plus illustres acteurs de l’Histoire contemporaine, une femme de pouvoir, des enfants sortis de grandes écoles, un château à entretenir, des fréquentations dans les hautes sphères sociales, alors qu’il n’était qu’un pauvre hère, plus précisément un pensionnaire de l’hospice du village.

En prêtant une oreille charitable (et malicieuse mais sans lui montrer) à ses contes nous lui rendions service. A travers l’attention que nous les IZARRA accordions à ce phénomène, il pouvait donner corps à ses folies de grandeur. Nous étions tout à son écoute, divertis par ses histoires rocambolesques ponctuées par ses rituelles projections de tabac dans le nez et lui était heureux de se savoir pris au sérieux par le médecin du village et toute sa famille...

Devenu vieux, le volatile s’est définitivement envolé. Et en cette contrée sans retour, ultime et mystérieuse où notre homme est parti, ses rêves terrestres si souvent racontés sous le toit familial se sont peut-être réalisés sous je ne sais quelle forme subtile et extraordinaire...

Je ne vous oublierai jamais, sacré Michel Montagne, vous qui avez semé ces délectables graines d’orties blanches dans ma claire enfance.

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