mercredi 5 mars 2014

1045 - Visages du passé

Sur cette photographie datant de 1880, dix faces hors du temps fixent un des tous premiers appareils photographiques de l’histoire humaine, laissant ainsi pour les millénaires à venir la glorieuse empreinte de leur humble passage sur notre planète.

Dix visages sans nom, sans histoire, anonymes de l’Inde profonde noyés dans le XIXème siècle. Oubliés de tous. Rendus à la poussière, tous. Hommes, femmes, enfants. Ensevelis dans le sable du temps.

Dix faciès uniques, dix personnalités ayant fait leur chemin temporel, qui ne réapparaîtront plus jamais, en aucun lieu de l’Univers que ce soit.

Ces individus semblables à nuls autres, exclusifs, irremplaçables, passagers ordinaires de Chronos, ombres jetées par hasard ou par on ne sait quelle mystérieuse volonté sur le globe comme des milliards d’autres, ces êtres incarnés en un mot, aussi vagues et insignifiants soient-ils à nos yeux embourgeoisés d’Occidentaux du XXIème siècle, et qui depuis cent ans ne sont plus de ce monde, moi je les observe, les contemple, tente de les sonder, m’interroge à leur sujet.

Ces silhouettes issues d’un âge révolu, enterré, rendu au néant, ne me sont pas étrangères, à force de leur prêter autant d’attention.

Je scrute leurs traits, essaie de deviner leurs pensées et m’imagine même physiquement à leurs côtés, en train de les côtoyer dans leur intimité.

Ces humains qui regardent le photographe et que je regarde à mon tour sans que, à cent trente quatre ans de distance, ils en eussent eu conscience, c’est moi-même, c’est mon voisin de palier et le passant dans la rue, c’est n’importe qui et tout le monde, c’est vous, c’est nous tous, c’est le grec antique, le hère du Moyen-Âge et le pharaon de l’Egypte ancienne, c’est le clochard de nos cités modernes et c’est le quidam africain, océanien ou européen du VIème siècle avant Jésus-Christ.

C’est l’Humanité totale.

La photo est belle, les visages m’intriguent et ces regards disparus depuis des lustres et des lustres se posent sur moi, indirectement.

Aussi je prends le temps de m’imprégner de ces têtes devenues crânes ou bien cendres, m’attardant sur les moindres détails de ces inconnus, me plongeant avec une sorte d’ivresse sacrée au fond de chacune de ces dix âmes, de ces dix personnes, de ces dix mortels ayant brûlé leur terrestre chandelle et qui, devenus j’ignore quelles inconcevables entités éthériques, pures pensées ou formels fantômes sont, au moment où je leur consacre ces lignes, les sors du néant de l’indifférence générale, dans je ne sais quelle sphère inexprimable et immensément lointaine de la nôtre...


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3 commentaires:

Anonyme a dit…

Ces humains qui regardent le photographe et que je regarde

Anonyme a dit…

Non, ce n'est pas une répétition ( j'ai cru que ça l’était), c'est moi qui suis trop distraite. Excusez-moi, s'il vous plait.

Stella Anna a dit…

Ils sont très beaux. Le texte est un magnifique témoignage visible de l’éternité de chaque seconde: chaque instant de nos vies est unique: il reste suspendu quelque part dans le temps comme une étoile. Chaque moment, que ce soit, diamant d'amour,larme, épine, tache de boue ou de sang est partie de la grande toile universelle.
Liliana