vendredi 12 juin 2015

1115 - Le bouquet

Mais qui donc avait déposé incognito cet énorme bouquet de camélias devant la porte de sa maison ? Avec, en évidence, ce simple mot écrit à la main : “UN ADMIRATEUR SECRET”...

Qui pouvait bien admirer cette pauvre Rose qui en réalité ressemblait plus à une ronce qu’à la fleur somptueuse que par son nom de baptême elle était censée incarner ?

Quel inconnu transi d’amour pour cette épine avait eu l’idée incongrue de venir illuminer son foyer de solitude et de tristesse avec un présent aussi ostentatoire, malvenu, importun, attirant les regards du voisinage par tant d’éclats immérités ?

Le laideron, partagé entre ivresse et effroi face à ce témoignage amoureux digne d’un de ces romans de la collection Arlequin qu’elle dévorait depuis l’âge de ses premières menstruations (la célibataire aux traits ingrats était également fort sotte), se demandait si son heure de gloire, après tant de misère, de rêves tués dans l’oeuf et de frustrations intimes n’était pas enfin venue... Comme si les vingt années qu’elle venait de passer dans le tombeau d’un bonheur avorté légitimaient aux yeux du Ciel cette délivrance certes tapageuse mais prometteuse. Deux décennies en compagnie des toiles d’araignées d’une destinée sans joie, autant de jours brisés par des idées noires, une éternité consacrée à la poussière d’un quotidien mortel, des milliers d’heures ensevelies sous des tonnes d’ennui...

Ce poème végétal signait la fin de son calvaire.

Trônant à présent sur la table du salon, il éclairait les murs de la demeure. Mais surtout, l’âme de sa destinataire.

Rose pour la première fois dans sa sinistre condition de recluse, de rejetée, d’inutile, se sentait envahie par la lumière réparatrice d’une puissante onde solaire. Elle se régénérait de minute en minute devant cette brassée de caresses parfumées qui lui était destinée. Les vingt années de larmes et de désespoir derrière elle s’effaçaient très vite, s’évaporaient comme de l’éther, puis disparurent totalement.

L’enfer était passé. Désormais il n’y avait plus que l’avenir, c’est à dire le meilleur. Et elle saurait bientôt comment se prénomme son paradis. Il viendrait se manifester à visage découvert après l’avoir si romantiquement avertie de son existence...
Rose était aux anges.

Euphorique, elle attendait l’heureux dénouement de ce mystère... Le soir-même peut-être viendrait-il frapper timidement à sa porte ? Ou le lendemain ? Ou alors dans une semaine ? Son attente à vrai dire était une délicieuse angoisse et elle espérait que ce divin supplice durerait un peu plus longtemps... Retarder l’horloge du destin rendrait le moment fatidique encore plus intense ! Elle souffrait non plus de malheur mais de délice et cet incendie la rendait vivante, enfin.

Le regard perdu dans la composition florale, elle s’interrogeait sur l’identité de l’expéditeur. Cette énigme ajoutait de beaux nuages blancs à son nouvel horizon d’azur. La grisaille de ses anciennes certitudes n’existait plus. L’intrusion romanesque de ces camélias dans sa vie était la preuve qu’un homme l’aimait et qu’elle allait vivre dés lors sous le soleil et non plus dans un caveau.

Ce cadeau qu’elle avait estimé bien saugrenu dans les premiers instants de la surprise lui était finalement devenu un objet favorable pour son image publique. Fière de cette revanche du sort, elle fut heureuse que l’entourage eût connaissance de cette faveur inattendue. Et particulièrement sa voisine d’en face, une beauté insolente qui collectionnait les succès galants pendant qu’elle, se morfondait dans son cachot de vieille fille.

Mais aujourd’hui elle ne concevait plus aucune aigreur à l’égard de sa charmante voisine d’en face. Depuis la réception des camélias, son coeur avait changé. La perspective de l’hyménée avait réussi une impossible alchimie. L’amère pomme dont nul ne voulait n’était plus qu’un sucre d’orge. L’élue se sentait comme l’héroïne d’un roman de la collection Arlequin.

Bref, Rose, noyée dans son océan de ravissement et se sentant consolée, débarrassée de toute rancoeur, remplie de bonté, débordante d’allégresse alla, dans un esprit de paix et de partage, faire part de sa félicité à sa voisine, la jolie créature qui faisait succomber tous les mâles...

Elle lui exhiba le mot qui avait accompagné la gerbe fleurie comme le plus précieux des trésors, la promesse d’une révolution sous son toit d’esseulée : “UN ADMIRATEUR SECRET”.

La voisine en question reconnu immédiatement l‘écriture : c’était celle de son nouvel amant qui, tout bêtement, s’était trompé de porte.

VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=XIg1drzRgUs&feature=youtu.be

http://www.dailymotion.com/video/x2tp04f_le-bouquet-raphael-zacharie-de-izarra_school

1 commentaire:

Jean de Floras a dit…

Excellent, merci !