Je vais me présenter ici de manière plus nette, peut-être pour me rendre
agréable et me mieux faire aimer. Ou moins détester.
Dans l'existence ma plus chère occupation consiste à pratiquer l'oisiveté
aristocratique. Je suis un rentier, un désoeuvré. Quelques paysans besognent sur
mes terres héritées. Je gère ces choses de loin, avec détachement, voire
négligence. J'occupe mes journées libres à observer mes humbles semblables
défavorisés par le sort pour mieux porter sur eux mon regard hautement
critique.
J'évite tout commerce, de près ou de loin, avec la gent grossière.
Toutefois je daigne me frotter au peuple, de temps à autre. Et puis je lui
trouve quelque attrait, par-dessous sa face vile et épaisse. Je le taquine avec
charité et lui porte attention avec condescendance. Je lui parle également,
choisissant bien mes mots, mon vocabulaire, de crainte de le blesser ou de ne
pas parvenir à me faire comprendre de lui. Il convient d'être prudent avec ces
troupeaux de balourds : leurs réactions peuvent être vives, crues, irréfléchies.
Il faut un minimum de psychologie afin de bien les dompter. Bref, mes rapports
avec la masse sont enrichissants et amusants. La populace m'offre le spectacle
gratuit et plaisant de ce que je ne saurais être, moi.
Je lis «France-Soir» cependant. Tous les matins je traque le fait divers
sordide, l'anecdote infâme, l'ignoble héros du jour qui me feront oublier un
instant mes heures d'inactivité. La politique m'ennuie profondément. La tête des
parleurs haut placés en cravate en première page des journaux ne m'engage pas à
dépenser quelques sous pour accompagner mon thé matinal. Ceux-là me lassent. Moi
je préfère l'aventure, l'insolite, le rêve.
Bien sûr j'aimerais mieux lire des cas plus lumineux que criminels aux
informations. Malheureusement mes semblables sont fous. Et à défaut de m'évader
dès le lever devant un événement hors du commun, un étrange personnage ou bien
une belle curiosité, je me rabats sur des actes plus noirs, des êtres plus
sombres, des folies proches du cauchemar. Cela n'est pas noble,
assurément.
Mais ce sentiment de noblesse je le place dans cet aveu. Je ne cache pas le
fond trouble de ma nature. Je suis un bipède. Comme tous, je suis fasciné par
les noirceurs du monde. Oui, les histoires vraies les plus racoleuses me
distraient. Ce que je préfère dans la presse, c'est d'abord les thèmes
extraordinaires. Et à défaut, les cauchemars, ainsi que les plus vils ragots. Je
lis Pierre Bellemarre. Non, cela n'est pas de la littérature. C'est l'humanité,
tout simplement. Les destinées de mes frères me passionnent. Tandis que les
théoriciens électoralistes ou les analyses sèches me font gémir d'ennui.
Dès que j'ouvre "France-Soir", c'est pour me précipiter à la rubrique des
chiens écrasés. Avec fièvre je parcours les articles, attentif au moindre trait
frappant, à la moindre mine patibulaire... Je cherche l'étalage de la vie
secrète et misérable d'un quidam insoupçonnable qui vient de se faire arrêter
pour un délit quelconque. Je jouis sans me dissimuler aucunement en lisant ce
genre de torchon.
J'aime me vautrer dans cette boue quotidienne qui m'aide à digérer mes
petits fours matinaux, qui me fait patienter en attendant que refroidisse un peu
mon thé. A votre avis, à quoi peuvent bien servir ces espèces de nouvelles, si
ce n'est à distraire l'Homme ? N'allez surtout pas inventer des justifications
oiseuses sur la responsabilité du citoyen ou sur la dignité d'un certain
lectorat... Les gens sérieux qui lisent l'actualité politicienne ou économique
dans "Le Monde" sont aussi sensibles que moi aux récits fangeux. Seulement ils
se délectent de manière transposée : à travers les cours montants ou descendants
de la bourse ou bien à travers la pensée présidentielle la plus banale. Tout
n'est qu'une affaire de forme. Le fond demeure le même. Parce que nous sommes
tous des humains, nous avons tous nos faiblesses. Mais combien osent l'avouer
comme moi ?
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