Lorsqu'un jour j'ai vu passer cette ombre, touchante de modestie, d'éclat
voilé, le sybarite blasé en moi s'est ému. C'était une gracile créature à la
vitalité déchue, un papillon aux ailes brisées (elle était invalide,
claudicante, et c'était en Turquie en 1993).
J'ignorerai pour toujours le nom de cette fleur blessée, si pâle, dont la
détresse apportait à ses membres frêles, à son regard triste, à ses traits
inquiets un charme bouleversant. Ainsi cette vision confirmait ma sensibilité
pour les vierges exclues, ces plantes flétries par la vie, vertes et déjà
fanées. Ces demoiselles vulnérables sont plus dignes que leurs soeurs
satisfaites d'être la cause d'une esthétique émotion, l'objet des émois les plus
recherchés. Elles sont attentives aux délicatesses que recèlent les choses les
plus ordinaires. Les tendresses de l'alcôve prennent en elles des allures
magistrales, parce que portées à des hauteurs inédites.
Les amants les plus doués mériteraient ces oiseaux laissés en cage : ce
sont des trésors qui gisent dans des coffres ternes. Mais les amants les plus
doués -qui choisissent toujours les plus flatteuses conquêtes- s'ennuient bien
vite dans les bras de leurs quiètes grâces.
Ce foyer en nous, qui brûle et bat si fort, n'a point d'éloquence quand il
s'agit de défendre des affaires entendues, trop évidentes. Rien de superbe, en
effet, dans les feux convenus, millénaires, universels de deux êtres
symétriques. Nul panache entre Roméo et Juliette. Le sublime ne vient qu'avec
Cyrano.
Comme les plus beaux chants, selon Musset, sont les plus désespérés, les
plus émouvants visages de femmes ne sont-ils pas ceux que la beauté a dédaignés
?
La joliesse qui a refusé de s'incarner chez une jeune fille donne plus de
prix à son hymen avivé, sensibilisé, aiguisé par les attentes, les larmes, les
échecs cinglants. Il est certes aisé de conquérir ces châteaux en ruine, mais
comme il est délicat d'affiner sa sensibilité à la mesure de leur affliction !
Séduire n'est rien. Cultiver est une entreprise autrement plus difficile. La
chasse est une bagatelle. Ce qui compte, c'est la moisson. Et celui qui ne voit
que la surface de la terre, dédaignant ses sillons profonds, ne fera rien surgir
des champs gagnés trop facilement. Je veux aimer dès aujourd'hui à ma façon :
avec envergure, noblesse, courage, déraison, profondeur et science. Avec tout
l'art de ma nature éclairée.
Je veux arracher à leur sort infâme ces roses sans attrait pour les faire
briller dans mon ciel constellé d'épines, qui est poétique et cruel, féroce et
serein, subtil et grotesque. Je désire non seulement marquer leur coeur au silex
de l'esthète que je suis, mais encore les cautériser au fer rouge de mon nom. Je
suis le virtuose du sanglot, le musicien du soupir, le violoniste de la
douleur.
Je suis le chantre des déshéritées de l'amour.
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