mardi 19 novembre 2019

1535 - Les deux faces du monde

(D'après deux tableaux du peintre ALDÉHY)

- Je suis l’amante du Soleil, je me lève dans sa splendeur, rayonne à son zénith et me couche dans ses flamboiements pacifiques, tandis que ton éclat est sombre, austère. A l’image de ton éther peuplé d’oiseaux de malheur, de ton siècle agité par ces orages que tu appelles “civilisation”... Parée de la seule clarté du jour, je me sais plus aimable que toi, vaine porcelaine alourdie d’artifices, compassée dans de pesants atours voilant ta peau au lieu de la révéler.

- L’astre dore peut-être ta face mais il est loin de mon trône et n’éclaire que les hôtes quelconques de tes terres sauvages, il n’a pas d’Histoire, pas de mémoire. Tes matins sont pareils aux autres matins, rien ne change sous ton azur immuable. Nul ne te contemple, à part ta propre ombre et quelques inconnus furtifs dont aucune stèle ne retiendra les noms... Alors que des princes m’approchent, d’illustres courtisans me vénèrent, des peintres rêvent de mes courbes, des sculpteurs me gravent dans l’éternité.

- Certes les siècles m’oublieront mais le présent me glorifie ! Qu’ai-je besoin de briller dans mille ans ? Le bonheur de l’instant me suffit. Je suis heureuse d’être admirée tant que je respire. Peu m’importe de n’être belle qu’à travers des regards anonymes pourvu que cela me flatte et réjouisse ceux que je croise !

- Tu n’es qu’une silhouette éphémère, une libellule de passage que remplaceront d’autres demoiselles aussi légères et volatiles... Moi je suis une statue de marbre, une oeuvre unique, une image figée à jamais dans l’idéal des hommes de mon monde fait de palais et de châteaux. Mon front jamais ne sera terni : il demeurera intact pour la postérité. Aussi admirable sois-tu, tu n'auras que le sable et l’écume pour tombeau.

- Ton royaume est plein d’or et de raffinements, érigé de sommets d'art, embelli de jardins fabuleux et féconds, mais il est aussi déchiré par des tempêtes absurdes, ravagé par des folies sanglantes. Il est riche de fantaisies et de progrès mais également d’industries funestes. Je n’envie pas ton olympe et ses horizons menaçants. Ton ciel est éblouissant de promesses mais ton sol est affreux. Moi je me contente du trésor intime de mon dénuement, me sachant ainsi l’égale de toute chose créée, sans autre ambition mais sans aucune mélancolie. Le prix de ton bonheur est aussi celui de ton malheur. Au contraire de toi, je traverse l’existence sans lauriers mais sans misère. Tu es prestigieuse dans ton empire, mais moi je suis heureuse sur mon île. Tu as le succès, j’ai la lumière. Tu portes des diamants, j’ai mon seul sourire. Nous avons toutes deux la beauté mais moi j’ai une chose de plus essentielle que tes fastes : ma simplicité.

VOIR LA VIDEO :

https://youtu.be/5rv45QxV3vo

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