Nul n'appréciait l'étranger.
Il arborait une bobine pas de chez nous avec des traits bizarres et une peau pas nette. On remarquait ses regards de travers, devinait ses pensées obscures, décelait des détails suspects jusque sur ses chaussures... Et dans sa caboche se cachait on ne sait pas trop quoi. Des secrets bien douteux, assurément ! Tant de choses mauvaises émanaient de lui...
L'essentiel c'est qu'on lui trouvait des idées guère catholiques.
Il habitait l'impasse, ne mangeait pas le même pain que le nôtre, s'habillait comme un diable, priait un dieu lointain. Cela suffisait pour le juger indigne de vivre à nos côtés.
Bref, l'adversaire devait payer son outrage.
Nous le toisions. Fier, il ne baissait pas les yeux... Insupportable !
Il n'était pas chez lui et lui, il bravait les honnêtes gens que nous représentions ! Sur notre sol, sous notre ciel, il avait l'audace d'afficher sa différence... Il fallait agir.
L'intimidation n'ayant rien donné, certains -plus téméraires que d'autres- employèrent la force. Mais l'apatride ne manquait ni de courage ni de pogne et en usa, laissant les assaillants meurtris dans leur honneur. Nous devions venger l'affront. Les humiliés attendirent une occasion.
A la faveur de l'obscurité, ils essayèrent de le prendre par derrière. A plusieurs cela serait quand même plus prudent, pensèrent-ils... Mais l'ennemi avait le dos solide. Aussi vif qu'un serpent, il esquiva les coups et les rendirent sans faillir. Les nôtres essuyèrent ce second revers, plus cuisant que le précédent. Des natifs du pays, battus, rabaissés par ce métèque, cet intrus, ce criminel ! C'est le village entier qu'il offensait. On était sur nos terres, et lui là, il résistait...
Nous décidâmes d'en finir : avec l'aide héroïque d'un dévoué villageois, un "incendie inopiné" se déclara chez lui par une nuit sans lune ni témoin. Mais le vent se leva, et les flammes épargnant subitement le foyer du coupable allèrent lécher puis embraser la maison voisine, là où vivaient la veuve et ses trois enfants. Il les sauva du péril. La rescapée qui s'était montrée la plus haineuse à son égard n'osa plus le regarder en face. Lui gardait la tête haute. Inadmissible ! Nous tentâmes alors de l'accuser d'avoir mis le feu chez l'infortunée en espérant pouvoir enfin se débarrasser de cette ronce allogène... Les gendarmes l'emportèrent finalement.
Au soulagement de tous, le condamné finit sur l'échafaud.
C'est dire combien nous n'aimions vraiment pas l'immigré...
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