Monsieur,
Aujourd'hui c'est votre fête. Peu habitué à recevoir des hommages, vous
voilà servi : vous allez être enterré. Rassurez-vous, vous n'aurez aucun
discours à prononcer. C'est vous le héros du jour.
Enfin vous êtes devenu grand, solennel... Et assez crédible, ma foi. Etendu
dans votre linceul, vous avez les allures d'un auguste pontife de
l'administration. Un vrai notable ! Ha ! cet homme quasi homérique que vous
n'avez jamais été dans votre vie... Ce front de chef de rayon, cette allure de
responsable syndical, cette mine de gagnant du loto... Vous avez enfin hérité de
ces dignes attributs auxquels vous aspiriez tant !
Pour une fois la bière vous donne de la prestance. Quel panache vous
confère votre nouvel état ! Recte, hautain, indifférent... Un authentique
seigneur.
Vous êtes presque impressionnant dans votre soudaine immobilité.
Méconnaissable.
On fait silence autour de vous. On s'abstient même de fumer. Vous voyez, il
suffit de pas grand-chose pour que l'on vous respecte : de la rigidité, un peu
de pâleur, ce je-ne sais-quoi de formel, de formolé, de naturel. Vos proches,
hérétiques, s'imaginent que vous irez directement au trou, que tout est fini
pour vous. Vous le pensiez aussi, Monsieur.
Moi je vous dis que ce n'est que le commencement pour vous. Le plus dur,
c'est qu'il faudra vous habituer à avoir de l'esprit. Beaucoup d'esprit. Rien
que de l'esprit : vous ne vivrez désormais qu'à travers cette constante
essentielle qui faisait si cruellement défaut à votre existence terrestre.
Aussi, je vous souhaite vraiment bon courage, Monsieur le mort.
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