La ligne, nul n'ose en douter, c'est droit, net, précis, direct. C'est la
plus chère valeur en vigueur au siècle vingt-et-unième. Avec le trait bien
raide, la sécurité est pour ainsi dire parfaite. Dans cette élémentaire
structure linéaire, base universelle du nivellement, de l'horizontalité,
fusionnent avec un égal principe de régularité et de persistance toutes les
normes ayant accédé au degré supérieur de la conformité la plus stricte, la plus
stable, la plus implacable.
Sur le sec segment s'étend la plus sécurisante, la plus constante, la plus
juste des moyennes. D'un bout à l'autre de l'immobile schéma de rectitude, d'une
extrémité à l'autre de l'immuable figure emblématique, du début au terme, en
passant par le milieu, triomphe superbement l'ORDINAIRE.
Mais dans ce monde de sérénité linéale survient parfois l'inattendu, le
baroque, l'inclassable : la courbe. Obéissant à des lois fuyantes, subtiles,
incarnation odieuse de la fantaisie la plus gratuite, du désordre, fruit infâme
de la nouveauté, elle brise toute certitude. L'arrondi est rebelle par
définition. Il se détourne d'emblée d'un chemin à la droiture sans faille, sans
surprise, tracé d'avance par une volonté dénuée d'imagination. L'incurvation se
démarque surtout du rayon par son caractère indiscipliné, fantasque,
inutile.
Elle se complait à décrire vains détours, allées et venues sans
signification pratique. Le virage s'insère dans un espace d'anarchie joyeuse que
la flèche, inexorablement droite, ignorera toujours. L'alignement n'a pas de
pire ennemie que l'ondulation. En effet, la configuration intrinsèquement figée
régule, nivelle, aplanit une série de points. Alors que la forme circulaire est
dépourvue de cette caractéristique consistant en une fatale continuité : chaque
arc est unique, chaque boucle est nouvelle. De la sinuosité naît l'arabesque,
l'image, l'onde qui donne la vibration. Du méandre surgit l'imprévu,
l'irrationnel, le romanesque, la rêverie, l'émotion, et c'est alors le triomphe
sans équivalence de l'EXTRAORDINAIRE.
Le monde actuel représente la ligne. Et moi, je suis la courbe.
Il s'agit essentiellement de la torsion labiale provoquée par la
contraction des muscles zygomatiques.
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