En plein âge des amours et des découvertes, je lorgnais les éclats et
nouveautés des filles et garçons de ma génération, frustrés par les privations
que je m'imposais, envieux de ceux qui vivaient sans compter leur argent.
Et heureux malgré tout de restreindre mes dépenses.
Mon bonheur morbide consistait à ne lâcher aucun rond, sous nul prétexte.
Et surtout pas au nom de l'hymen d'une demoiselle.
J'estimais que l'accès à ces trésors de la Terre devait être gratuit.
Sur ce point, je savais pertinemment que le Ciel me donnait raison. Pas
besoin d'écus pour toucher l'or secret des femmes. Dieu avait conçu les mâles et
les femelles pour qu'ils s'aiment dans un don total et universel. Ces vérités
théologiques que soutenaient les faits purement biologiques m'arrangeaient bien.
Je ne me souciais point de l'aspect social et économique de l'approche amoureuse
: puisque la chair avait été créée pour les êtres libres, qu'ils fussent
fortunés ou désargentés, j'avais droit à mon dû.
Mais sans jamais rien débourser.
Je voulais gagner le coeur d'une vierge sans devoir me vider les poches. Je
regardais avec consternation ces pauvres amants qui, avant de pouvoir
s'embrasser, croyaient nécessaire de laisser quelques pièces au bar pour un
premier café, voire de s'inviter au restaurant à grands frais.
Oui, j'étais assoiffé de rencontres intimes, moi aussi. Sauf qu'une cause
majeure m'interdisait de passer certaines étapes que l'on disait obligées :
celles de la finance.
J'en étais là de mes réflexions sur les rapports avec la gent féminine. La
folie de l'épargne retenait mes pensées, mes gestes et toute ma sève virile dans
ma progression sur le chemin de la vie. La simple idée d'avoir à ouvrir mon
portefeuille pour lutiner une conquête m'arrêtait net dans le jeu de la
séduction.
Je brûlais de désir et en même temps j'aurais préféré me couper la main
plutôt que de sortir un seul billet.