Je savais pertinemment que mon trésor pécuniaire restait modeste. Ma
"fortune" de misérable n'était constituée que d'un tas de piécettes et de quatre
ou cinq billets. De quoi remplir une tirelire d'enfant. Un montant relativement
dérisoire en réalité. Pour autant, la seule idée pour moi de perdre ce "si peu
de chose", lui faisait prendre des proportions déraisonnables.
Et dans ces moments où je redoutais de le voir disparaître je me retrouvais soudainement en
possession d'un butin de roi !
La perspective d'être dépossédé de mon maigre bien me rendait riche. Du
moins dans ma tête. J'avais l'impression d'avoir un vrai patrimoine à gérer et,
tel un propriétaire de château, je veillais alors jalousement sur tout l'argent
qui me permettait de m'acheter des friandises, des rustines, des babioles.
Je croyais devenir quelqu'un d'important.
J'imaginais des rencontres au sommet, des portes dorées qui s'ouvrent rien
que pour moi, des chemins de gloire sous mes semelles crasseuses... Au fond de
ma chambre de solitaire, mes rêves d'économe illuminaient mon plafond de mille
étoiles.
Je ne régnais que sur une minable boîte rouillée pleine de ferraille et de
quelques papiers-monnaie, mais ressentais ce que peut ressentir un nabab, sans
en avoir ni les apparences ni les qualités. Au contraire, tout en éprouvant le
vertige des puissants, je me comportais aussi pitoyablement qu'un gueux.
Je tirais une immense fierté de cette bagatelle que je conservais plus
précieusement qu'un joyau royal. Tout mon bonheur de jeune rapiat tenait dans ce
contenant de fer cabossé qui ressemblait à réceptacle à vieux clous.
Un voleur aurait estimé ce magot négligeable. Il en aurait même été
franchement déçu.
Et moi, tout en sachant cela, je ne cessais de surveiller mon capital
sacré, de le compter et de le recompter, méfiant envers tout le monde,
concevant des projets pharamineux en termes de dépenses strictement
nécessaires. Je me voyais dans un proche avenir les poches gonflées de
carambars, de barres de chocolat et de sucettes multicolores... J'hésitais
toutefois à dilapider une partie de ma réserve pour ces irrésistibles sucreries.
Ce sacrifice en valait-il vraiment la peine ? J'y réfléchissais longuement,
tandis que j'étreignais amoureusement le récipient métallique débordant de
promesses.
Je venais d'avoir vingt-deux-ans et n'avais encore jamais flambé de sommes
importantes de toute ma vie.