Je l'aime comme le corbeau aime la charogne qui le nourrit.
La mère Garbichon ressemble à une chouette effraie posée sur un tas de
purin. Et moi, à un loup hurlant sous la Lune. Nous sommes faits l'un pour
l'autre : elle incarne l'oiseau de nuit, je personnifie le spectre des
champs.
Je suis pour elle le silex anguleux qui brise la glace. Elle est pour moi
le chêne foudroyé au pied duquel je trouve la paix d'un soir.
Cette femme a les charmes obsolètes des siècles passés. Elle sent le bon
bois d'hiver, le feu, la cendre et les vieux cauchemars d'enfant.
Mes crocs de crotteux sont aussi tranchants que son plumage de sorcière est
rêche. Elle la bûche, moi la hache : nous nous apprécions dans le choc et la
flamme, le fer et la braise.
Nous nous faisons face dans le gel ou dans la brûlure, mais jamais dans la
tiédeur.
Nous nous saluons à coups de canons, toujours avec éclat et fracas : à
travers nos grosses pognes, chaussés de nos bottes et sabots. Nous nous
reconnaissons dans notre univers commun de cailloux mêlés de rêves. Nous sommes
deux pierres proches. Pas tendres du tout mais totalement unies dans nos
hauteurs. Nous formons un couple de rochers dans les sommets.
Nous partageons les mêmes valeurs, la croquante et moi : elle fait preuve
de franche avarice, je me montre sans conteste économe. Son coeur à mon égard se
fait aussi doux qu'une écorce d'arbre. De mon côté, pareil à un tronc, je lui
adresse la rugosité de mes sentiments. Nous nous plaisons comme ça, entre
terreux rondins radins.
Elle a la carne coriace, la tête dure, le dos solide. Elle n'a guère froid
aux yeux et n'est pas prête à se laisser embobiner par le premier venu ! Je fais
partie des rares en qui elle a une absolue confiance. Sa compagnie m'enchante
jusqu'aux os.
A la vie, à la mort.
Elle peut compter encore longtemps sur mes veillées au coin de sa cheminée
à lui raconter mes histoires effrayantes, la vieille.