Ma relation amoureuse avec Violette débutait. J'apparaissais par conséquent
sous mon meilleur visage. Je lui offrais les faveurs de mon avarice comme la plus belle de mes richesse.
C'est d'ailleurs avec cet argument que j'invitai la jolie fleur au "restaurant
gratuit", un concept révolutionnaire inventé spécialement en son honneur.
Il
s'agissait en fait de se restaurer dans ma chambre sans laisser de facture,
étant donné que tout serait payé par les poubelles. Un repas entièrement
confectionné avec les résidus alimentaires ramassés dans les ordures, cette manne
disponible en permanence dans chaque rue.
Quant aux boissons, les
verres d'eau seraient accessibles à profusion. Avec l'heureuse possibilité, selon les aléas de la
pêche aux trésors, de boire bien mieux que de la simple flotte : des restes de jus d'orange, des canettes à moitiés bues, des reliquats de sirops oubliés au fond des flacons... Et pourquoi pas, des bouteilles de vin non terminées ?
Je ne garantissais pas la diversité des
breuvages, cela dit on pouvait être certain qu'au pire on étancherait sa soif sans
limite : avec l'onde issue du robinet. De ce côté-là, la chose était réglée.
En ce
qui concerne les plats à proprement parler, il fallait faire confiance à la providence
des dates de péremption de la plupart des produits de consommation courante. Plusieurs jours après avoir dépassé cette échéance, la nourriture demeure encore bonne, parfois excellente, rarement mauvaise. Le problème ne consistait
nullement à récolter les éléments épars de ce festin (il me suffisait simplement de me servir dans
les bennes débordantes), mais de les rassembler pour les apporter à Violette sur un plateau d'idées
pertinentes. Un menu judicieusement enrobé de pensées flatteuses mêlées de sentiments authentiques, histoire d'aider à le rendre brillant.
En bref, lui expliquer les vertus
morales et les avantages économiques de la récupération de ces calories
gaspillées par notre société. Sans compter ja jouissance des qualités gastronomiques réelles
d'une partie de ces cadeaux de ce siècle d'opulence.
Contre toute attente,
Violette n'émit pas de réticences. Elle fut immédiatement enthousiasmée par mon
projet Ma tâche en fut grandement facilitée. En m'asseyant à ma table
improvisée près de mon lit, elle écarquilla les yeux devant la simplicité du
banquet, visiblement déçue.
S'attendait-elle donc à des agapes royales apportées dans des
couverts d'argent ?
Le résultat de mes explorations de déchets comestibles
prenait ici des allures misérables et même calamiteuses pour une demoiselle
aussi délicate. Sur la nappe s'étalait un mélange anarchique de vagues portions entamées de pizzas, de frites diversement cuites dont l'aspect allait du jaune doré au marron grillé. On y découvrait également des parts inégales de gâteaux écrasés dont la crème semblait douteuse, des bouts de fromage divers depuis les plus
frais jusqu'aux plus rances... Et surtout, des fruits en abondance : certains verts,
d'autres presque pourris.
Elle préféra ne rien manger.
Je tentai de lui montrer
l'exemple en avalant avec appétit ces mets que je trouvais savoureux pour ma
part. Je ne la forçai cependant pas. Mon "restaurant gratuit" ne l'avait pas
séduite finalement. Peu importe, je ne perdais de toute façon pas un de mes précieux sous puisque tout venait de mes trouvailles. Et puis je me gardais le surplus pour
le soir.