Violette tomba enceinte. C'était également le ciel qui se fracassait sur ma
tête.
Un troisième ventre allait alourdir mon budget familial. Le prix à payer
pour me prolonger dans mes hauteurs d'avare.
Le choc de la nouvelle encaissé, je reçus le décret du sort avec gratitude.
Je serai donc père d'un petit ragondin qui élèvera jusqu'aux nues mes vertus
d'économe.
Je l'éduquerai selon mes principes salutaires de comptable de miettes de
pain, d'épargnant de boutons de chemise, de chasseur de restes des moindres
poubelles et de reliques de toutes sortes. Je le nourrirai de saines choses bon
marché en lui faisant l'apologie de la maigreur, afin qu'il ne s'égare jamais
dans les gâchis et lourdeurs du coûteux engraissement du corps et de l'esprit.
Je le gaverai de légèreté spartiate et de rêves à ma mesure, pour qu'il
s'envole comme une bulle vers le clair azur de la frugalité. Et il ira loin,
entraînant dans son sillage ces glorieuses particules de poussière reflétant mes
valeurs ultimes.
Autant dire les derniers éclats du siècle.
Il travaillera à réduire au maximum ses besoins, ainsi que ceux dont il
aura la charge. Son but sera de vivre au rabais en sachant apprécier la saveur
de l'eau de pluie et la douceur du miel lunaire, tout en acceptant de jouir du
vin au pourtant gisant dans les verres oubliés.
Il héritera chaque jour de sa fière existence des rebuts du monde. Son
trésor quotidien ressemblera à celui des rois : il avalera exactement les mêmes
protéines qu'eux, n'ayant pas d'organes digestifs différents de ces couronnés.
Son royaume s'étendra partout où il plongera sa main prospère à la recherche de
la surprise et de l'improbable.