Ma vie se déployait dans le cadre restreint de l'épargne domestique, de mes
petites habitudes de sédentaire, de mon quotidien en retrait des agitations
dépensières du monde. Aux côtés de Violette, je voulais construire un château de
sobriété consumériste. M'enfermer pour le restant de mes jours avec elle entre
les murs rassurants de la frugalité.
Plus précisément, j'acceptais de jouir de tout ce qui allait fatalement me
tomber sur la tête, sous la main ou sous la semelle au cours de ma carrière de
pingre... Mais sans jamais devoir rien débourser. J'étais avide de fruits
ramassés par terre, fou de pépites remontées des ordures, assoiffé de trésors
enfouis sous les déchets, ébloui par les astres trouvés parmi les épluchures
rances et les boîtes de conserve vides.
Conscient d'appartenir à l'élite des aventuriers de la récup', je brûlais
de poursuivre le plus loin possible ma mission sacrée consistant à extraire le
dérisoire dormant au fond des poubelles pour en faire mon bien précieux.
Je visais le ciel des chiffonniers, le Graal des clodos, le firmament des
avares : vivre sur les restes des repus, des blasés, des inconséquents qui
jettent toutes les choses qu'ils ont.
Avant de les avoir usées totalement.
Ce qui fait leur ennui produit mon bonheur, aujourd'hui encore.
Je savais qu'en tant qu'authentique économe, je pouvais jouir du privilège
inouï d'engraisser aux dépens des gaspilleurs. Ma fortune ne devait pas entrer
en ligne de compte dans ce projet. L'idéal, pensais-je alors, serait de mener
une existence hors du système des acheteurs frénétiques, et ce indépendamment du
poids de mon héritage.
Mon âme demeurait aérienne face à la perspective séduisante de mes rêves de
ladre.
Violette ne se doutait nullement de l'ampleur de ma flamme de radin. Je lui préparais un avenir dénué de futilités payantes et néanmoins chargé de nuages blancs.