Qui me verrait sous mes apparences misérables et jugerait mon existence
malheureuse sans me connaître, se découvrirait bien médiocre en apprenant la
vérité.
L'ombre qui m'habille et la poussière qui me recouvre font illusion : elles
ne trompent que les âmes vulgaires. Seuls les gueux et les ascètes devinent mes
marbres et mes éclats. Ils sont proches de mes pas, de mes jours, de mes brumes.
J'ai de l'estime pour les sangliers et les corbeaux, un peu de mépris
envers mes frères bipèdes, pétrifiés dans les tiédeurs du siècle.
J'admire et respecte les aristocrates, les heureux fortunés, les belles
gens, les hommes de rang, les curés tranchants et les demoiselles sulfureuses.
Et vomis les esprits ayant sombré dans la moyenne, ces malpropres ni glacés ni
brûlants, ni noirs ni blancs.
Ils me plaignent parce que je suis aux antipodes de leur paresse, de leur prudence, de leur ciel d'épiciers.
Eux les indolents, moi le roc et la fleur. Ils prennent ma simplicité pour de la
misère. Je me lave à la cendre et m'éclaire à la chandelle, me chauffe au bois
et m'enivre des orages, me brûle les doigts dans la neige et m'éblouis de givre.
Ils ne comprennent pas que je suis un prince, l'enfant des pierres et de
l'azur, eux les piètres moineaux au plumage incolore. Ils mangent à la table
commune des concierges et ignorent la saveur des mets qui enchante les
carnassiers.
Je dévore ces caniches de mon unique regard.
Mon cœur de loup a pitié de ces molles brochettes humaines. Certains de ces
frileux volatiles, j'en suis sûr, m'auraient voulu pour ami, croyant avoir
affaire à un indigent en mal de compagnie. Ils perçoivent mes haillons, non mes
crocs. Ils se focalisent sur mon allure humble, ne se doutant guère que ma braise pourrait les dissoudre.
Ces animaux insipides, privés de griffes et de crête, brillent dans le monde.