Pierre était aux anges, à vingt-et un an il avait trouvé l'amour.
Non pas l'eau calme et limpide des sentiments proprets mais le feu, le
choc, la chair.
Le visage de l'infirmière ne ressemblait pas à celui d'une femme, il
s'apparentait davantage à un astre pâle. Marie n'inspirait point les flammes
masculines et c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles le coeur de
Pierre s'était allumé : il avait deviné le célibat de l'élue. Nul homme
ordinaire ne la regardait en tant que potentielle conquête : au premier abord on
la soupçonnait de côtoyer des statues pieuses plutôt que de vivants représentant
de la gent virile.
Sa beauté abstraite et virginale effrayait les plus entreprenants des
séducteurs. Elle ne plaisait véritablement qu'au bossu. Cette fleur blanche ne
pouvait s'épanouir que sous la lumière d'une rocaille. Marie ne souhaitait pas
un bonheur consensuel et édulcoré, elle voulait un ciel en ses flancs, des
montagnes dans la tête, des jours chargés de sens dans sa vie.
Pierre incarnait à ses yeux le poids des sommets, la légèreté des ombres,
le vertige charnel.
Elle ne cherchait pas la douceur du rêve mais l'éclatante brutalité du
Soleil qui brûle et éblouit. La bosse de son amant la bousculait, son phallus la
remettait en place, au centre d'elle-même.
La laideur de l'infirme la rendait sage et profonde. Elle lui apportait une
vue élargie et débordante de l'Univers, elle voyait plus loin que les formes
immédiates des êtres et des choses. Tandis que le plaisir qu'il lui procurait la
retenait sur terre, plus proche encore du réel.
Si Pierre affichait une misère sur le dos, sa gloire se cachait en son
intimité.
S'il se montrait rebutant par son physique, il opérait des miracles par la
voie phallique. Comme si sa protubérance dorsale annonçait ironiquement sa
puissance de taureau. La petite vierge à peine initiée réclamait de féconds
orages dans les profondeurs de sa matrice si longtemps préservée.