Plongé dans son cocon et ignorant tout de la vie, Pierre se sentait très
sûr de lui, avec ou sans sa bosse.
Enfermé dans ses illusions, il ne doutait de rien. Il prenait son château
de cartes pour une forteresse en se pensant fort expérimenté.
Éclairé par la lueur vacillante de sa vacuité, il entra dans sa première
tempête d'amour. Esthète par-dessus tout, seule la beauté faisait battre ses
ailes de moucheron tordu, méprisant avec férocité les filles laides ou
banales.
Elle s'appelait Marguerite et arborait les formes triomphantes d'une
irrésistible féminilité. Il voulut cueillir cette jolie plante croisée sur le
bord de sa route d'éclopé. Inconscient de sa hideur, il l'aborda sans trembler.
Il allait au devant d'un désastre, lui le petit cafard, elle le papillon
blanc.
L'impensable eut lieu : la belle ne le repoussa point.
Visiblement touchée par cet avorton aux attitudes de géant, elle prit sa
bêtise pour du courage, son inconsistance pour de la grandeur. D'emblée, elle
posa sur ce monstre baudelairien un regard rebelle et idéaliste qui se voulait
furieusement romantique.
A ses yeux Pierre exhalait le parfum effrayant des ronces sépulcrales. Ce
chardon aux séductions morbides incarnait l'anti-héros ultime. Source supposée
de passions absolues, de rêves noirs et d'histoires sulfureuses, ce prince pas
charmant du tout personnifiait l'amant maudit par excellence.
En réalité, l'exaltée en quête de sensations fortes s'enivrait des fumées
flatteuses mais chimériques d'un feu illusoire. Et s'en aperçut assez vite : le
juvénile bossu lui révéla sa nature creuse : il n'était qu'une surface sans
fond. Incapable de jouer un autre rôle que celui de pitoyable potiche brisée, il
ne cherchait que la satisfaction superficielle.
Dénué d'esprit comme de culture amoureuse, inculte et lourd, il n'avait
aucune conversation, pas la moindre étincelle d'intelligence. Ses paroles vides
résonnaient telles des cloches de foire.
Dans la cour des grands il ne se montrait nullement à la hauteur des
attentes et apparaissait aussi minuscule qu'il l'était dans ses
apparences.
L'exigeante Marguerite laissa à son néant cette piètre chose, estimant que
ce faux diamant ne valait finalement guère sur l'échiquier des émois recherchés.
Certes il jouissait du prestige de la gargouille, sauf qu'il n'en avait pas
l'éclat intérieur. Avant même d'échanger avec lui le moindre baiser, elle le
répudia sans ménagement.
Aussi sot qu'il fût, Pierre en eut le coeur fendu.
En perdant aussitôt ce royaume qu'il croyait définitivement conquis, du
jour au lendemain il se rendit compte qu'une fleur pouvait faire beaucoup plus
mal qu'une épine.