La pluie qui tombe sur mon univers de solitaire engendre des fêtes de boue
et des mares de joie !
Autour de ma maison, rien que des flaques et de la fange dans lesquelles
dansent l'ennui et la lourdeur. Nulle déprime en moi face à cette réalité, au
contraire : ce théâtre des éléments où tout s'enlise et se lamente m'enchante.
J'y vois une sorte de comédie de la nature qui s'amuse à donner d'elle une
facette ironique. Loin de son habituel ciel bleu et de son ordinaire verdure,
elle montre un visage morne, flasque, pourri.
Chaussé de mes bottes, je me vautre dans ces marécages d'herbes mêlées de
ténèbres, ivre de gouffres et de trous à gargouilles, épris de vertiges défendus
et de neuves grisailles.
Comme les enfants, je fais du bruit avec mes semelles qui frappent la
bourbe. Ce que mon talon écrase avec une sotte ardeur est semblable à une neige
fondue, mais toute noire, sensuelle et écoeurante. Quel plaisir ! Je patauge
dans l'innocence, nage dans un bien-être primaire, vole au-dessus des
conventions du bonheur.
Je pourrais me sentir bête à frétiller dans cette misère. Pourtant je
brille d'intelligence au milieu de ce bourbier. Et peu importe d'ailleurs : mes
pieds s'enfoncent et mon âme s'allège. Ainsi que le vent, la grêle ou le fracas
des nues, l'humidité n'a jamais été une source de problème pour moi. Je n'ai
peur que de la propreté dont on se lasse, de la paix qui fait périr, des
crépuscules trop clairs et de la mort trop calme.
Pour respirer et espérer, avancer et palpiter, rêver et brûler, j'ai besoin
de glace et de ronces, de pierres et d'averses, d'épines et d'orages. L'azur, la
sérénité, les fleurs, ce sont juste des haltes, non la fin de mon voyage. Pour
savourer la vie, je veux avaler l'amertume avec le miel, je souhaite des larmes
mélangées à mon vin, je désire contempler quelques traits de laideur chez une
femme.
Je m'émerveille de découvrir que la Création a ajouté des traînées de
cendre dans le firmament.
En ce jour où la terre s'allie aux flots, je suis sur un nuage.
Ce soir le feu pâle de mon âtre où sècheront mes haillons me semblera aussi
beau qu'une lune gelée.