Je ne vois voler que des oiseaux au plumage commun par chez moi, depuis les simples moineaux jusqu'aux hiboux hautains, en passant par les appétissantes bécasses du coin. Ce qui ne m'empêche pas de croiser parfois des volatiles sortant de l'ordinaire.
Ainsi, un jour, j'eus la surprise de rencontrer une parisienne coiffée d'un chapeau à plumes. Une promeneuse extravagante en quête de chemins bordés de chardons et semés de pommes aigres, j'imagine. Une citadine oisive et fortunée, venue se perdre par pur plaisir dans mes broussailles quotidiennes.
Une belle oiselle parfumée en tout cas, se précipitant avec ferveur dans la boue de la cambrousse, comme je le suppose.
Bref, un pot de miel pour l'ours que je suis.
Voulant goûter à ce mets fin, je mis la main au popotin de cette potiche. Loin de demeurer insensible à ma trogne de phacochère, la mondaine m'invita à l'effeuiller afin de mieux la butiner. Ce que je fis. La demoiselle partie de Paris à la poursuite du grand frisson avait trouvé en ma personne le feu, la pierre et l'orage qu'elle attendait : mes grosses bottes, ma vaste barbe et ma gueule ogresque la faisaient fondre et brûler.
Elle en grogna d'aise.
La frivole rêvait d'un vrai épouvantail, un dur, un poilu, un lourdement armé. Elle en eut pour son compte.
Lassée des porteurs de semelles lustrées des quartiers chics de Paname, ma face de cauchemar et ma chair pas tendre du tout la dépaysèrent. Ces ébats de bête dans les herbes sauvages la rendirent furieusement éprise et de mon glaive de faune et de mon cœur de fauve. Mais trop jaloux de ma solitude pour accepter une compagnie aussi bavarde, je dus l’éconduire avec toute la brutalité qu'exigeait la situation. Elle s'éloigna de moi dans d'inutiles caquètements de protestation. Ma flamme de mâle dûment assouvie, je songeais plus sérieusement à mon âtre, à mes fagots, à ma tranquillité dans les profondeurs de la nuit.
C'est que mes appétits de loup ne suffisent guère à éclipser ma soif de lumière.