Rares sont les bipèdes qui parviennent jusqu'à ma maison, guidés par des
raisons folles ou sages, obscures ou lumineuses, voire inconnues. Le chemin qui
mène à mon foyer ressemble à un piège. Tortueux, semé d'épines, bordé de
broussailles, il paraît sans issue. Simples égarés ou promeneurs audacieux qui
s'y engouffrent prennent le risque de croiser le bouffeur de citadins et
croqueur de poètes que je suis !
Certains me comparent à un arriéré inoffensif, d'autres à un saint aux
crocs de carnassier. Peu importe. Ermite ou attardé, esthète ou sanglier, ascète
ou butor, je demeure un hôte des bois. Une bête auguste au visage hirsute. Je ne
fais peur qu'aux peureux en réalité, tandis que j'enflamme les courageux. Devant
moi les rêveurs s'enfuient. J'attire surtout les bandits, les mal vêtus, les
braconniers, les vagabonds, les aventuriers fauchés, les voyageurs des sentiers
perdus.
En un mot, j'effraye les honnêtes gens.
Je refroidis les tièdes âmes et éveille les drôles d'oiseaux. Il ne reste que les méchants volatiles pour me rendre visite.
Déconnecté de la modernité, retiré des affaires du monde, indifférent aux
agitations de ce siècle, je n'intéresse que les fantômes et les rats, les
esprits brillants et les porteurs de haillons, les explorateurs crasseux et les
hiboux glorieux.
J'incarne à moi seul les brumes de l'Humanité.
Je plane au-dessus du sol, entre la pesanteur des cailloux et la légèreté
de l'azur. J'effleure de mon orteil les bouses de vache et touche le ciel d'un
doigt.
Tantôt je reflète la lourdeur de mes pieds, tantôt je m'élève dans les
sommets de la beauté et brille comme un ange dans les nuages. Un jour je rase les
ronces, le lendemain je m'envole.
Dans mon coin reculé, je me trouve au bout de toutes les terres et en fin
de toutes les courses. Dans mon cas, on peut se fier aux apparences sans se
tromper : ma direction n'est pas la paix du confort matériel mais bel et bien le
vertige de la verticalité.
Qui donc oserait me suivre si haut ?
Pour découvrir mon repaire, il faut vraiment le chercher.