Je n'attendais ni bête ni humain et ne songeais qu'à ma solitude
lorsqu'elle brisa le calme de mon existence : une inconnue aux allures de
cauchemar vint toquer à ma porte avant que sonne midi en réclamant un peu de
pain et de feu. En découvrant son visage de sorcière, je lui refusai tout net et
le gîte et le couvert.
— Va t'en, la vieille ! Tu as une tête effrayante, un dos de carabosse et
une voix affreuse, tu ne m'inspires rien de bon ! Je n'ai pas la moindre miette
de nourriture à t'offrir et n'ai d'ailleurs aucune intention de te faire de
cadeau, si ce n'est mon pied au cul !
Elle insista cependant. Quelle erreur elle fit là ! Face à tant de bêtise,
je dus m'y prendre autrement : armé d'une bonne trique, je lui administrai une
volée de coups bien placés entre les épaules. La vieillarde poussa des
hurlements de douleur stridents qui me glacèrent les os. J'avais réellement
affaire à une chouette de l'enfer. À travers ses cris de harpie, elle me parut
encore plus coupable d'être ce qu'elle était : hideuse et méchante.
Je suppose que cette mégère des ténèbres avait humé de loin le contenu
fumant de ma marmite. La mauvaise fée semblait dotée d'un flair de sanglier !
Attirée par l'honnête bombance que j'avais préparée en ce jour en l'honneur de
ma précieuse personne, elle ne profita même pas de la vision béatifique de ce
festin avorté : à peine arrivée au seuil de mon huis je la repoussai d'une juste
bastonnade sans lui laisser le loisir de fourrer son nez à l'intérieur. Une fois
parvenue à la source de cette odeur alléchante, elle dû aussitôt battre en
retraite. L'importune aux traits ignobles ne méritait ni la chaleur de mon foyer
ni le réconfort de ma table. Seulement la tendresse de mon talon et la caresse
de mon bâton.
Je la poursuivis jusque dans les bois des alentours tout en continuant à la
frapper avec la sévérité que les hommes de mon espèce doivent à la laideur : je
voulais être certain que cette saleté ne reviendrait pas de sitôt me redemander
l'aumône. Enfin, essoufflé par cet exercice qui me mit en appétit, je retournai
vers ma demeure où finissait de mijoter mon repas. Après cet effort physique, je
trouvai ma fricassée plus délicieuse que jamais.
Tandis que je terminais mon assiette, déjà repus, par la fenêtre j'aperçus
un point noir disparaître dans l'horizon : l'horrible vagabonde s'en allait au
diable.
D'un sourire moqueur, je levai mon verre à son souvenir. Ma journée
s'annonça aussi belle que possible.