Je voulus confier à Violette le doux enfer de ma folie d'avare. Je
m'adressai à elle en termes de fer et de feu.
— Violette, ma passion de l'épargne constitue la forteresse de mon âme et
la flamme de ma vie. Ma plus chère femme se nomme "économie", et je l'aime de
toute ma bourse. Ma fureur à l'égard de cet infernal amour a commencé dès mes
premières pièces de monnaie mises de côté. J'avais douze ans quand je fus pris
de cette fièvre. Je me suis progressivement uni à la sobriété pour une fabuleuse
carrière dans le monde des vraies valeurs et authentiques richesses : celles que
l'on ne paye pas. Un mariage de déraison avec une autre compagne que toi, vêtue
de haillons. Belle pourtant, tellement attirante avec ses appas sans pareil. Je
ne puis résister à ses séductions cadavériques aux odeurs de pourriture. Elle
est parée d'épluchures de fruits et de légumes et brille comme une perle sous le
soleil des radins. Cette reine en robe d'occasion portant le titre flatteur de
"benne à ordures" trône sur les poubelles des rues que je convoite ardemment.
Sache que cette rivale que tu regardes de travers, non seulement ne me coûte
rien, mais me rapporte maints trésors en nature, injustement méprisés par les
dépensiers se considérant trop propres, trop éduqués pour se permettre d'en
jouir aussi bien publiquement qu'en privé. Moi, je ne me cache nullement lorsque
je me retrouve en sa grasse compagnie, vautré à ses pieds non sans avidité. Sa
devise est également la mienne : gratuité, récupération, gain. Je sors avec elle
et dors dans ses bras depuis que j'ai ouvert les yeux sur la réalité économique
des choses, bien avant que je ne te connaisse. Je partage passionnément mes
heures choisies, mes rêves et mes nuits avec cette amante qui ne fait pas de
manière. Je plonge chaque jour mes mains dans ses profondeurs. Et elle me
remercie de l'intérêt que je lui porte en m'offrant le meilleur de ce qui gît en
elle. Elle me fait vivre et me rend heureux. Peux-tu te vanter d'être à sa
hauteur, Violette ?