Nous étions à la veille d'assister à une éclipse totale de soleil. Violette
avait acheté des lunettes protectrices jetables, afin d'observer le phénomène en
toute sécurité, ainsi que l'avait fait le reste de l'Humanité. Je
pensais alors qu'elle venait d'être une énième victime consentante de la folie
dépensière. Même les fabuleux spectacles cosmiques faisaient l'objet de profits
mercantiles. Tout cela me désolait.
— Violette, tu pourrais aussi bien admirer la danse des astres sans devoir te sentir obligée d'acquérir à frais perdus
cet artifice qui ne servira qu'une fois et que tu destineras au néant ensuite.
Il te suffit de m'imiter. Je me passe avantageusement de ce morceau de carton vendu à
prix indécent pour un usage si éphémère. Je me contente de contempler l'ombre
qui s'abat sur le monde, puis la lumière qui réapparaît, plutôt que de me
focaliser sur un point lointain du ciel qui, pour moi comme pour tous les
autres, demeure finalement abstrait et sommaire. Le véritable théâtre se déroule ici sur Terre. La beauté n'est pas contenue exclusivement dans le jeu des
sphères célestes, elle se répand également sur le plancher des vaches, et
surtout elle est garantie gratuite à cent pour cent. Nul ne te force à concentrer ton
attention sur la chorégraphie stellaire moyennant finance. Il est possible de
n'en faire qu'à ta tête et de choisir la légèreté au lieu de céder aux
bêtises en vogue.
Elle me répondit de manière prévisible :
— Cet ustensile ne m'a coûté
que quelques pièces. Tu pourras toi aussi en profiter. Je ne suis pas à cela
près.
— Violette, je ne veux pas singer les multitudes asservies aux dépenses
futiles qui ont consacré des fortunes entières pour si peu de choses ! Ces babioles, une fois la clarté solaire revenue, partiront
immédiatement en fumée. Ces millions d'acheteurs sont autant de gaspilleurs.
Après le retour du feu zénithal, ils voueront cette bagatelle aux poubelles. Ces gens
auraient pu me payer un château avec l'équivalent des sommes astronomiques
balancées par les fenêtres. Des tonnes de sous disparues si vite pour une minute
de nuit, quel gâchis !
Et puis vint l'heure du grand numéro sidéral.
L'instant qui suivit l'obscurité générale (que tous attendaient depuis si longtemps), ce fut de nouveau le jour. Les spectateurs, sortis pour l'occasion dans les rues, repartirent chez eux, éblouis par l'illusion d'un bonheur formaté à leur vision restreinte. Ces innombrables observateurs étaient allégés d'une parcelle de leur bourse. Imperceptiblement mais réellement : mis bout à bout, ces centimes formaient une montagne d'or à l'échelle du pays.