La maîtresse d'école avait pris soin de placer Pierre au premier rang. Bien
au centre de la rangée, face à elle.
A la place du roi.
Ne devenait-il pas ainsi le plus normal de tous les élèves de la classe ?
En réalité les enfants de son âge qui l'entouraient n'accordaient plus
d'importance à sa difformité, l'ayant intégrée plus vite, plus simplement et
plus sainement que les adultes. Ces derniers, professeurs, personnel et
directeur compris, demeuraient les seuls obsédés par le cas de Pierre.
Il fallait impérativement prouver noir sur blanc à qui accepterait de le
croire que sa normalité se situait largement au-dessus de celles des autres
écoliers. Et que sa bosse ne le définissait surtout pas. Faire comprendre coûte
que coûte aux incrédules, aux esprits chagrins et aux rétrogrades de tout poil
qu'il reflétait non pas le handicap mais l'anti-handicap. Le non handicap.
L'invisibilité du handicap. L'absence du handicap. La négation du
handicap.
La magie de l'apparence semblait opérer : trônant dans le groupe comme un
souverain absolu, Pierre incarnait le triomphe de l'intégration dans la norme de
ceux qui "sont-comme-tout-le-monde".
Il ne lui manquait plus que la couronne du monarque avec dessus
l'inscription en lettres d'or fin : "dans ce sanctuaire scolaire où nul ne
souffre de tare règne le bossu qui n'est pas bossu !"
Censé être invisible, sans plus aucune malformation à relever puisque
"mis-au-même-niveau-que-ses-petits-camarades", le résultat déboucha sur l'exact
contraire : on ne voyait plus que son anatomie tordue.
Il brillait de toute sa misère érigée en étendard de l'indifférenciation.
Sa présence éclatait tel un soleil éteint.
Ou une potiche cassée.
Mais cela ne suffisait pas encore.
Il était également urgent de lui prêter les vertus les plus hautes qui
soient pour l'unique raison de son infirmité. Il y avait obligation morale de le
trouver singulièrement beau précisément parce que sa laideur paraissait trop
évidente.
Bref, à force de vouloir le faire ressembler à ceux qui sont
"comme-les-autres", il passait pour un véritable monstre, même si on faisait
semblant de ne pas s'en apercevoir.
Dans le noble but de cacher sa disgrâce on l'avait mis au coeur de toutes
les attentions. En le mettant de la sorte en avant, on souhaitait le fondre dans
l'anonymat. Elevé à la dignité de "gosse ordinaire différent" mais dont on ne
devait cependant jamais remarquer la singularité dorsale, le pauvre gamin avait
fini bien malgré lui par rendre fous les membres de cet établissement transformé
en asile de schizophrènes !