Les mois de solitude qui suivirent cet échec sentimental furent propices à
la réflexion, même si beaucoup de temps dans sa nouvelle vie fut également
accordé à la vacuité. Pierre traînait son ennui et ses regrets de son lit
ataraxique à la rue indiscrète, du jardin familial où germait la ciboulette aux
vastes champs des alentours, allant et venant entre rêves stériles et réalités
pragmatiques, songeant aussi intensément à Estelle qu'aux étoiles brillant
au-dessus du potager parental, cachant pudiquement ses secrets dans les
profondeurs de sa bosse.
Il passait ses journées à marcher en pensant à ses ex-conquêtes
improbables, qui en soi étaient déjà fort miraculeuses compte tenu de cette
"croix de singe" qu'il portait sur le dos. Il se considérait malgré tout
chanceux d'avoir pu bénéficier de cette expérience précoce et se sentait
réellement privilégié par rapport à son passé de "séducteur maudit".
Il déambulait ainsi en vain dans la campagne et parfois dans certains
quartiers calmes de la ville, ne dévoilant son affaire qu'aux oiseaux, au vent
et aux heures vides. Et cela, tout en espérant confusément faire d'autres
rencontres fructueuses sur ses routes de hasard, faisant confiance à la
providence, ouvert à toute opportunité pouvant surgir de ses vagabondages.
Sauf que, concrètement, il se heurtait à des ombres silencieuses,
s'exposait à des regards obliques, se confrontait à des présences distantes : en
prenant de l'âge son infirmité devenait de plus en plus outrancière. Ses
lourdeurs s'accentuaient, sa démarche simiesque s'empirait, sa tête penchée se
rapprochait inexorablement du sol, si bien qu'à force de se courber il semblait
vieillir à très grande vitesse. Et faisait encore plus peur à voir.
Il cultivait énormément d'idées rassurantes sur lui-même, sur sa situation,
son avenir, son destin de bossu. Il lui arrivait de croiser des filles peu
avenantes, voire franchement laides. Alors il détournait le pas, fuyant
résolument ces tristes représentantes de la malédiction esthétique, pressé de
s'envoler vers des horizons plus flatteurs. En aucune façon il n'acceptait de
percevoir ses "égales de misère" à travers les visages ingrats ces laiderons
mais plutôt ses exactes opposées, lui qui glorifiait la beauté par-dessus tout.
Il éprouvait d'ailleurs un franc mépris pour ces déshéritées indignes de ses
aspirations d'esthète.
Pierre savait parfaitement où il allait. Certes il s'égarait à droite et à
gauche, stagnait ici et là, s'attardait sur de pesants souvenirs... Pour autant,
il ne perdait pas de vue son but. C'est le reste de l'Humanité qui ignorait le
sens de son chemin. Pour le moment il tournait vertigineusement en rond dans son
ciel peuplé d'effarantes certitudes, loin des terrestres assises des gens
visiblement raisonnables qui l'entouraient. Il se voyait comme le plus sage des
éconduits, le monde le regardait du coin de l'oeil.