Du haut des ses treize années d'insouciance et conditionné par un
environnement socio-culturel rassurant, il considérait avec naïveté que sa bosse
jouerait à son avantage comme une sorte de fantaisie positive dans sa vie
future.
Il pensait se faire remarquer opportunément avec cette singularité sur le
dos, ayant toujours été protégé des aspérités extérieures dans sa bulle
éducative. Certes, on lui parlait avec franchise de son infirmité sans prendre
la peine d'user d'inutiles mots détournés. Loin de toute puérilité. Pour autant,
on se gardait bien de l'exposer à toute forme d'agression méchante et
gratuite.
Il n'était pas armé pour vivre sous le soleil de la réalité.
Il se croyait non seulement invincible mais encore persuasif. Il
s'imaginait que l'on ne ferait pas si grand cas de sa différence et que son
apparence agirait davantage à son bénéfice plutôt que contre ses intérêts. Trop
jeune et inexpérimenté, il voyait les choses très simplement, très
grossièrement, très bêtement.
Son manque d'intelligence en ce domaine le rendait deux fois handicapé. Il
allait devoir affronter les années à venir avec une double peine. Candide et peu
éclairé, il s'engageait sur un chemin particulièrement épineux.
Autour de lui personne n'osait lui ouvrir les yeux.
Sa laideur, sa maladresse, son formatage empêchaient toute tentative de le
déniaiser. On le supposait fragile, vulnérable inadaptable.
On craignait de lui briser le coeur plus que les os.
Pour ceux qui le connaissaient c'était peine perdue. Pour les autres, cet
enfant paraissait pitoyable, enfermé dans sa prison de mielleuses certitudes. Il
faisait partie du malheur et de l'injustice du monde, voilà tout.
Incarnation des misères de la Terre, on ne pouvait rien faire d'autre que
se désoler de son énormité dorsale en espérant qu'il souffrirait le moins
possible au cours de son existence lamentable. Au mieux, on lui souhaitait de
rencontrer la chance, la vraie : celle qui transforme une gargouille en étoile.
Sauf qu'on la savait rare, miraculeuse même. C'est-à-dire, quasi
impossible.
Dans l'ignorance de toutes ces considérations, qu'elles fussent pudiquement
exprimées par certains hors de ses oreilles ou non dites, gardées par d'autres
dans le secret de leurs pensées, Pierre continuait de s'illusionner à son sujet.
Ayant même l'audace de se persuader que cette pustule osseuse qui le
caractérisait si puissamment renfermait en elle le pouvoir presque magique de
séduire l'Humanité en général, les filles en particulier.