Une année passa. Pierre continuait à mener son existence flottante, le dos
rasant de plus belle le sol, les pensées invariablement à la verticale. Le souvenir de
l'infirmière le hantait sans qu'il sache vraiment pourquoi. Lui-même s'étonnait
de cette flamme persistante au fond de son âme. Il ne connaissait même pas le
nom de cette ombre blanche.
Qu'avait-elle de plus que les autres pour le poursuivre ainsi au bout de
ses chemins d'errance et jusque dans ses chimères nocturnes ? Elle était
demeurée assez discrète dans le local médical, tellement effacée, distante
par rapport au monde. À travers ses allures professionnelles rigoureuses, elle ressemblait tant à une figure religieuse pétrifiée, à une image
lointaine légendaire, à une sorte d'archétype féminin abstrait,... Elle rayonnait en silence dans sa blouse immaculée au milieu de ses instruments et de ses flacons, pareille à une statue sacrée. Présente à son oeuvre, les deux pieds sur terre, les mains plongées dans le réel et cependant paraissant totalement détachée des bruits de ce siècle...
Ne doutant nullement de la lumière perçue ce jour-là chez celle qui lui
avait ôté quelques flots de son sang, il s'était persuadé qu'il la reverrait
bientôt. Or durant les douze mois précédents il ne rencontra que ses fantômes
habituels : le vent, la solitude, l'indifférence.
Se serait-il trompé si vertigineusement ?
Le feu lui brûlait mystérieusement le coeur pourtant. Le choc ressenti au
contact de cette simple brise humaine l'ébranlait encore après tout ce temps.
L'affaire sortait de l'ordinaire, par contre les faits semblaient n'avoir pas
suivi.
Un si grand tremblement intérieur pour si peu de conséquences concrètes ?
Il n'arrivait pas à admettre la chose. Le destin lui réservait fatalement une
surprise à la mesure de son éblouissement, pensait-il. Il suffisait d'attendre
davantage, d'être attentif aux opportunités, d'ouvrir les bonnes portes.
Il adoptait une attitude résolument optimiste, alors que rien ne se passait
réellement. Il naviguait comme un illuminé dans son océan de certitudes. Il ne
croyait pas aux rêves mais aux êtres de chair. Elle se tenait loin de lui,
évoluait hors de sa vie. Peut-être avait-elle disparu ailleurs, à jamais.