Les parents de Pierre, au courant de cette idylle, s'en alarmèrent au lieu
de s'en réjouir. Ce qu'ils considéraient comme une anodine amourette signifiait
pour eux le commencement de prochains problèmes et non la porte ouverte vers un
nouveau bonheur. Leur fils était un dromadaire doublé d'un âne, ils ne le
savaient que trop. Physiquement grotesque et intellectuellement limité, leur
progéniture contrefaite allait selon eux au-devant de bien des déboires.
Lui pendant ce temps voguait sur son nuage, la tête invariablement vide
mais le coeur plein de lumière. Il se sentait tel un fétu d'insignifiance
découvrant l'immensité du ciel. L'entrée fracassante dans sa vie de l'amour,
mystère auquel il ne connaissait encore pas grand-chose, le rendait presque
intelligent, du moins lui donnait des apparences de papillon sépulcral : une
paire d'ailes à la fois affreuse et précieuse, une perle noire, une laideur de prestige.
Une sorte d'araignée rayonnante : il brillait, il brûlait, il était
beau.
Il ne voyait rien d'autre que cet astre irradiant qui, fort opportunément, s'appelait Rose. La fille
portait joliment son prénom.
Lui le caillou brisé, elle le diamant. Tous deux formaient un éclat
de pureté dans ce monde de convenances insipides. Ils représentaient un éclair
dans la grisaille ambiante. Leurs baisers publics faisaient honte aux
conventions.
Leur flamme atteignait les âmes et les pierres. Autour d'eux les certitudes
semblaient s'ébranler. En prenaient-ils conscience eux-mêmes ?
Ces jeunes amoureux avaient tranché d'un coup sec la réalité, l'avaient
pulvérisée sans prévenir, générant une explosion de sentiments inédits. Aussi
effrayants qu'un feu d'artifice, les braises et le fracas qui résultaient de cet
accord parfait embellissaient le quotidien. Leur union surprenait même le Soleil
qui les éclairait, ajoutant au jour un caractère de rêve éveillé.
Tout cela devenait source d'interrogations et d'inquiétudes pour les
géniteurs. D’autant plus que ça jasait dans la petite ville .
Leur enfant au dos bombé et aux idées creuses pourrait-il réellement
affronter la beauté de cette fleur tombée dans ses bras ? Affligé de sa
regrettable bêtise, armé de sa pauvre bosse, guidé par sa seule candeur,
jusqu'où irait-il ?
Un cirque le menaçait, un gouffre le guettait, un sommet l'attendait : le
ridicule, le malheur ou le sublime.