Non loin de ma demeure, un pont veille sur la rivière.
Des générations d'hommes, de bêtes et de fantômes ont franchi ce passage.
Aujourd'hui, plus personne ne l'emprunte, à part moi-même et quelques sangliers.
Lorsque je pose le pied sur ces pierres, je voyage vers un monde ancestral qui
m'emmène dans des âges âpres où les choses étaient rudes et simples.
L'on y avait froid en hiver, les chemins usaient les semelles tout en
fortifiant les marcheurs, la pluie ne s'annonçait point comme une calamité et
les amoureux soupiraient dès le mois de mai. Il y régnait un ordre brutal et
sensé. La vie se montrait pour chacun plus dure et plus belle.
À chaque fois que je traverse cette arche qui tombe en ruine, je me dirige
vers un ailleurs aux odeurs de foin, aux couleurs de terre, aux rugosités
d'écorce. Il me semble que cette construction d'un temps révolu forme le dernier
ancrage du passé dans ce siècle, le rempart contre les vacuités de notre époque,
le symbole d'une résistance non pas utilitaire mais poétique.
Il faut prendre la peine de braver les épines qui envahissent ce coin sans
nom pour mériter d'accéder à une porte donnant sur de vieux horizons. Aller de
l'autre côté du cours d'eau équivaut à faire un bond de mille années en arrière.
En foulant cet endroit qui fut témoin de présences trépassées, d'ombres vivantes
ou mortes, de souvenirs qui n'ont jamais été écrits, ce sol pavé de tant
d'histoires, de bien des légendes, de jours et de nuits oubliés, on parcourt une
distance immatérielle.
Pour se retrouver à deux pas de chez soi, debout sous une lumière nouvelle,
avec un regard clair sur le présent.
Alors on se sent un cœur de loup, une tête de roi, une peau increvable aux
parfums de feu et de cendre.
Ce point crucial au-dessus de l'onde, enfoui sous les ronces, constitue un
sommet dans ce trou perdu où je coule une existence sans bruit. Cet ouvrage
d'art m'emporte systématiquement vers des nuages, des sentiers, des crépuscules
ou des univers qui n'ont plus cours. Après un tel envol, en rejoignant ma
tanière pleine d'obscurité et de poussière, je garde jalousement le secret de ce
lieu au fond de mon chapeau de paille.