Étaient-ils sûrs de leurs beaux sentiments ? Elle l'âme poétique éprise
d'épouvantails qui tremblait à l'idée d'en voir un se déshabiller, lui le
conquérant d'étoiles aux allures de phacochère hésitant à se montrer sous ses
flammes de bête...
Ils se virent de manière parfaitement chaste durant un mois. Pour Pierre ce
furent des allers-retours entre les murs de sa chambre et l'espace illimité du
"champ verdoyant de l'amour". Pour Estelle, des attentes fébriles afin
d'assister au spectacle de la "bosse ambulante" apparaissant à travers les flots de
blé. D'ailleurs ces derniers, en croissant, finirent par dépasser entièrement le
marcheur au dos voûté, si bien que la jeune fille l'observait non plus à
distance, progressivement, mais se trouvait soudainement en sa présence, de
près, comme l'intrusion d'un cauchemar.
Une fois réunis, tous deux entreprenaient alors une chorégraphie embarrassée
et informelle dans laquelle ils évoluaient entre la platitude des honnêtes
étreintes et l'incertitude de leur issue. Au final, il ne se passait pas
grand-chose.
Leur ivresse se situait là. Dans le vertige de la retenue. Ils
remplissaient leurs heures précieuses de ces riens qui voulaient dire beaucoup.
Certes, mais quoi ?
N'importe quel témoin qui aurait vu repartir ces amoureux à la fin de la
journée chacun chez soi la mine fatiguée, les cheveux en broussaille, le pas
traînant, aurait conclu qu'ils faisaient quotidiennement acte charnel au milieu
des herbes. En réalité leurs rendez-vous épuisants d'ennui, décevants de
stérilité, monotones de répétitivité ne débouchaient que sur des rêves sans
lendemain.
Ils s'étendaient dans la végétation et se roulaient dans les nuages,
s'envolaient dans l'azur, se rejoignaient dans les nues, s'approchaient l'un de
l'autre, effleuraient leurs corps...
Pour se retrouver très concrètement au même point de départ. Allongés sur
le sol, main dans la main. Et pas davantage de geste.
Ils n'allaient pas plus loin que les hauteurs virtuelles de leur idéal
désincarné. On aurait dit qu'ils repoussaient sans cesse le moment fatidique de
se découvrir enfin.
Avaient-ils si peur de se regarder dans leur vérité, de se dévoiler dans leur trouble, elle le papillon trop léger, lui le rocher trop lourd ?