Il songeait :
— À présent que ma bosse m'a mis à l'abri des besoins matériels, je vais
pouvoir m'envoler plus facilement. Puisque me voilà définitivement libéré des
pesanteurs du vulgaire, ma seule occupation consistera soit à éclipser l'enclume
d'os tordus que je porte sur le dos, soit à la lustrer pour en faire un sommet
remarquable.
Son but essentiel était de déployer ses ailes de chameau.
Laisser blatérer la bête assoiffée d'amour qui habitait son corps de
laideur. Attendre que ses rêves fous mettent le feu à son château de sable.
S'enivrer de ses illusions. Imaginer de nouvelles étoiles qui puissent illuminer davantage ses pensées. Croire à ses propres éclats au point de s'y brûler.
Enfin, trouver une proie séduite par ses flammes.
Et la dévorer.
Il souhaitait faire de sa vie une odyssée aérienne. Voir jaillir de la
poésie de son échine grotesque. Devenir une source de lumière et non s'enfoncer
dans ses lourdeurs. Donner à boire au ciel, abreuver son âme de beauté, éclairer
les pierres, alléger l'ordure, embellir la gargouille qu'il incarnait, tels
étaient ses profonds désirs d'ange-épouvantail.
Pierre voulait une femme qui fût à la hauteur de ses chants tranchants.
Ne pouvant singer les Apollons, dans sa conquête de soleil il devrait
"singénier" à briller de l'intérieur : gesticuler en dedans de lui, jouer du
tambour, voltiger comme un trapéziste, émouvoir le poulailler pour obtenir des
oeufs nourriciers.
En somme, se livrer à un numéro de singe pour offrir une image de
cygne.
Il allait devoir passer par de multiples humiliations, il le savait. Le
prix de son redressement serait nécessairement élevé : on n'enfante jamais sans
douleur. Peut-être se vautrera-t-il jusque dans l'indignité, involontairement,
ébloui par ses folies, perdu dans son éther... Transformer sa rocaille dorsale
en une belle Lune : une entreprise aussi difficile que changer l'artifice en
vérité.
Avec toutes ces chimères dans la tête, le pauvre rêveur partait perdant.