Ces murs entre lesquels je m'isole, ce toit au-dessus de mes jours loin de
tout et cette rivière qui coule à deux pas de mon foyer constituent ma véritable
richesse. Dans ce coin perdu où nul ne peut me trouver facilement, à part des
initiés, des fous locaux ou des bêtes égarées, se concentre l'essentiel de ma
vie.
J'ai pour amis les ombres du dehors, les flammes de mon âtre, les arbres
qui m'entourent, les cailloux qui ponctuent mes chemins. Et pour complices de ma
solitude, tantôt le vent, tantôt le silence. Parfois des hommes, des femmes ou
des feuilles mortes entrent chez moi. J'ouvre ma porte à ce qui passe et écoute
ce qu'on a à me dire : de drôles de sottises, des lourdeurs, des légèretés ou
des mots immortels. Selon l'humeur de mon chapeau ou l'éclat de mon coeur, je
réponds à mes hôtes avec des paroles claires, des pensées secrètes ou par des
paupières qui se ferment.
Ces rares visiteurs apprécient ma compagnie. Même si ces intrépides ne
comprennent pas toujours mon langage, mes gestes, mes rêves, mes choix, ma
simple existence en cet endroit suffit à susciter leur curiosité, à les faire
venir et rester de longues heures à ma table. Savent-ils au moins pourquoi il
s'assoient dans cet antre d'un autre siècle, ici au centre de rien du tout, en
ce haut lieu de la terre reculée et de la broussaille sans nom, à l'écart des
routes balisées ?
Peut-être parce qu'ils prennent conscience confusément que parvenus si
proche de mon monde, ils se retrouvent au bord d'un ailleurs qui les effraie et
les fascine.
Pourtant je ne suis guère différent d'eux, au fond. Je partage leur sort
d'humain : je me lève le matin, je respire sous le Soleil, j'ai soif de liberté
et faim de lumière, et à la fin je meurs.
Ils me voient comme un pauvre.
Moi je les regarde avec un peu de cendre dans les mains et avec la
profondeur des choses vraies dans les yeux. Avec également juste de quoi vivre
entre ma cruche bien fraîche et ma maigre chandelle, la friche sous mes pieds et
la proximité du cours d'eau : l'assurance d'un quotidien à ma mesure.