Je passai ainsi mes années de jeunesse à fuir les artifices de la
consommation, insensible aux plaisirs de la dépense futile. Je ne brûlais que
pour le dieu de l'épargne.
À partir de l'âge de vingt ans, afin de commencer à entreprendre des
économies sérieuses, je me mis en tête de me dégoter une femme sobre. Je ne
pouvais me payer le luxe de vivre avec une dépensière, adepte de bijoux et
autres onéreuses futilités.
Je devais donc faire le bon choix et ne courir que les "vaches
rentables".
Et rejeter impitoyablement toute femelle susceptible de me ruiner. Autant
dire que ma tâche s'annonçait délicate. Je cessai vite de conter fleurette à des
demoiselles en mal d'éclat, celles qui aiment briller par leurs effets, et me
concentrer davantage sur de futures ménagères aux idées modestes et aux appétits
simples. Elles existaient, malheureusement, elles étaient rarement belles. À
bien y réfléchir je préférais encore mieux épouser un chardon qui ne s'attaque
pas à mes sous de côté, plutôt qu'une fleur qui les dilapide.
Je ne savais qui choisir parmi des filles du peuple. Je n'en voyais que
deux ou trois de réellement désirables. Cependant je voulais quand même tenter
ma chance dans les familles bourgeoises. Pourquoi ne pas essayer de décrocher le
gros lot pour un prix égal ? Chercher, ça ne mangeait pas de pain.
Dans ce vivier de jolies plantes, je ne trouvais que de potentielles hôtes
de salon, certes cultivées, gracieuses et éduquées, mais toutes des
claque-pognon indignes de mon idéal d'avare.
Mon bonheur de radin ne se cachait visiblement pas dans ce milieu
d'ingénues trop dorées pour ma bourse fermée. Il fallait que je me rabatte sur
de la prolétaire ordinaire, voire de l'affreux laideron se contentant de
peu.
Ou rester célibataire. Je demeurais dans l'incertitude sur cette question.
Après tout, je n'étais pas pressé de perdre mon argent en prenant épouse. Ma
solitude avait au moins cet immense bénéfice de n'être source d'aucun frais
supplémentaire.
Je vivais seul, sauf que je n'avais qu'une bouche à nourrir : la mienne. Ce
qui était déjà assez rassurant pour moi.
Je finis par penser qu'une vie de couple, même si ça comptait à mes yeux,
en définitive ça coûtait pas mal et ça faisait cher !