C'était entendu, la "belle" s'alliait donc avec le "bossu".
Par ces mots leur relation spontanée se scellait implicitement : la fille
avait trouvé son palpitant épouvantail, Pierre sa brillante étoile.
L'une jouait à la poupée cassée, l'autre admirait sa merveille. La rêveuse
avait son vivant hochet de chair, l'esthète sa potiche à contempler.
Les deux jeunes gens se revirent régulièrement dans les prés, en pleine
verdure. Pierre volait chaque jour depuis chez ses parents pour la rejoindre aux alentours de la ferme familiale.
Ils se cachaient ensemble dans les herbes hautes comme des enfants espiègles.
Elle l'attendait avec fébrilité en début d'après-midi. Et le voyait arriver de
loin avec sa démarche si particulière.
En fait, c'est sa bosse qu'elle apercevait en premier.
Celle-ci dépassait de la ligne mouvante d'un champ de blé bercé par la
brise. Tel un monticule surplombant le reste de son corps, elle apparaissait et
disparaissait au gré des vagues de céréales sous le vent. La tête baissée de
Pierre ne devenait visible qu'au bout d'un certain temps : au fur et à mesure
qu'il s'approchait d'Estelle, son visage ingrat venait s'ajouter au tableau
grotesque de sa difformité dorsale.
Le monstre s'acheminait vers les flammes du rendez-vous quotidien, Estelle était aux
anges.
Ils s'enlaçaient, heureux de se retrouver après une nuit de séparation.
Puis s'ennuyaient assez vite.
Ils n'osaient pas encore s'embrasser, se caresser, se découvrir plus
intimement. La peur les empêchait de se déshabiller. Estelle, bien qu'elle se
sentît attirée par son "loup de laideur", appréhendait tout de même la vision
d'une réalité trop crue : peut-être qu'en dénudant les épaules du disgracié
allait-elle se confronter à une vérité choquante ? De son côté Pierre redoutait
de succomber à ses ardeurs de garçon, c'est-à-dire de passer pour un épais
sanglier. De fait, avec son échine proéminente, il ressemblait déjà à la
grossière bête des bois. Il aurait eu l'air fin à grogner d'aise en compagnie de
cette folle fée !
Étendus sous les nuages, entourés de grands espaces champêtres, ils avaient beaucoup de chemin à faire pour se
connaître sous le vrai soleil de l'amour.