Je ne dors pas systématiquement dans des granges. Par beau temps il
m'arrive aussi de m'étendre en pleine friche, au bord d'un fossé ou bien à
l'abri d'un arbre. Un soir de printemps j'entrai dans une cabane abandonnée pour
y dormir du sommeil du fruste.
Vu de l'extérieur, l'endroit me sembla étrange, sans que je sache vraiment
pourquoi. Je ressentais la sensation inexpliquée d'approcher un ailleurs qui
avait les apparences de la plus extrême banalité.
Je poussai la porte prise dans les ronces, les tiges récalcitrantes se
rompirent sèchement. Par ce geste inaugural, effectué tant de fois auparavant,
je prenais officieusement possession des lieux et me retrouvais chez moi
jusqu'au lendemain matin. Pour quelques heures, je devenais propriétaire d'un
palais de planches pourries.
Dans la vie d'un vagabond de grandes et petites choses se légitiment aussi
simplement que cela. Les réalités brutales et efficaces remplacent les
tracasseries administratives. Un coup de talon dans l'huis et le sésame s’ouvre.
Nul besoin d'acte notarial pour régner sur son fief d'un jour. Il suffit de
l'approbation implicite des épines que l'on déracine avec vigueur, de la
broussaille que l'on foule avec autorité. Le seul bruit des herbes qui se
déchirent sous la force des bottes de l'intrus vaut accord.
Bref, après ces brèves formalités, je m'introduisis sous mon toit
éphémère.
En franchissant le seuil de la baraque, j'eus l'impression de pénétrer dans
l'antre d'une bête inconnue. J'observai rapidement la misérable demeure et mon
inquiétude retomba aussitôt : tout était vide et silencieux à l'intérieur. De toute évidence, un ancien refuge de chasseur oublié... Pas de quoi s'affoler ! Je
m'installai pour la nuit.
Je m'endormis assez vite, fatigué de ma journée de marche. Bientôt je fus réveillé par un rayon de lune par les lucarnes. Je sentis un
effleurement sur ma joue. Une chauve-souris ? Un papillon nocturne ? Une plume
tombée de quelque nid au plafond ? Je tendis l'oreille, écarquillai l'oeil dans
le noir et n'entendis que les battements de mon coeur, ne vis que le dénuement
de la pièce partiellement éclairée par l'astre.
Puis progressivement j'aperçus, comme flottant dans l'air, l'ombre d'une tête
surmontée de vagues excroissances. Un chevreuil ? Une vache égarée peut-être...
A moins qu'il ne s'agît d'un homme, un braconnier errant de ma corporation, coiffé d'un chapeau
inhabituel ? Quel animal ou âne d'humain aurait-il l'idée de passer le cou par la fenêtre d'une telle tanière dans l'obscurité ? Je songeai plutôt à la silhouette d'un hibou, sans être certain d'avoir affaire à ce
rassurant volatile. Impossible de me rendormir à proximité de ce phénomène que
je n'identifiais pas clairement !
La présence changeait de place, d'allure, de taille également. Elle
disparaissait furtivement pour réapparaître plus loin, tantôt à travers un haut profil, tantôt rapetissée. Cette forme me faisait penser à une licorne, et
l'instant suivant à un sanglier. Elle me tournait autour, se manifestant en un
point puis en un autre de manière confuse, incohérente.
Enfin je finis par sombrer dans le monde des rêves. Mais, curieusement, je
ne me souvins d'aucune de ces fumées oniriques. Seulement des images auxquelles je fus confronté lors de mon état de veille.
A l'aube, je repartis de ce gîte hanté en laissant derrière moi le mystère
de l'apparition mouvante.
Jamais je ne retournerai dans cette habitation maudite.