Dans cette relation, Violette jouissait du statut unique de privilégiée
sans condition.
J'assurais le strict minimum, elle finançait le futile.
Notre union s'instaurant tant dans la durée que dans la profondeur, il
était temps pour moi de contribuer concrètement à l'assise économique de notre
couple. Je reculais sans cesse l'échéance, calculant les moindres avantages de
ce retard volontaire. Chaque décision remise au lendemain était un jour
d'économie de gagné. Je trouvais systématiquement un prétexte pour retarder la mise en
œuvre de mon projet de vie commune.
Pourtant il fallait bien, à un moment donné, que sonnât l'heure de l'action.
À contrecœur, j'ouvris donc mon coffre, autant dire la porte de mon paradis
d'avare, afin de mettre des moyens de subsistance à disposition de ma conjointe.
Impossible d'y échapper, à moins de retourner à mon célibat. Dans les deux cas,
je devais payer d'une manière ou d'une autre. Soit je restais seul avec la bourse toujours
pleine, soit je partageais mon lit moyennant allègements réguliers de mon
épargne.
Si l'amour n'a pas de prix, il a un coût et j'acceptais ce sacrifice. Sauf que cela me faisait mal tout de même.
Je ne pouvais pas être bénéficiaire sur tout en allumant le feu de la joie
conjugale. Fatalement l'accès à la lumière induisait d'abandonner une existence
de sobriété dans l'ombre. De toute façon, je n'avais nullement l'intention de
devenir un dépensier furieux au contact de Violette, loin de là.
J'allais seulement tourner légèrement plus le robinet des dépenses
domestiques, en espérant que ce petit surplus de débit donnât l'illusion d'une
opulence. Je n'y croyais guère à la vérité, j'essayais malgré tout. Je voulais tenter d'éblouir Violette avec le moins de ressources possibles.
Mon but consistait à détourner ses pensées de mon argent. Je m'efforçais de lui faire tourner la tête en l'emmenant dans mon manège : ce théâtre de radin était, il est vrai, dénué
d'enchantements matérialistes.