En automne, lorsque ma demeure disparaît dans des nuits sans lune et
qu'elle se confond avec les profondeurs de la terre, du ciel et du néant, plus
rien d'autre que les ténèbres n'existe sous mes pieds et au-dessus de ma tête.
Je regarde par la fenêtre et ne vois qu'une immense obscurité. L'opacité des
nuages ajoute une épaisseur oppressante à la sorgue. Je suis fasciné par
l'horreur de ce gouffre.
Alors je sors de chez moi pour mieux contempler la marée noire qui
engloutit l'Univers entier.
Là, au milieu des broussailles, loin de la clarté de ma chandelle, je
pénètre dans l'ombre infinie du dehors. Le vide m'emporte, des ailes me
soulèvent, ma carcasse devient une masse sombre qui s'élève et prend une
envergure nouvelle. Je me sens aussi démesuré, fatal et fabuleux qu'une
gargouille dans les airs.
Seul sous tant de choses impossibles à nommer, j'ai envie de me faire peur
et poursuis ma progression vers ce vertige.
Je marche en m'éloignant de mon foyer et m'enfonce dans ce trou
incommensurable. Le monde nocturne de novembre, plein de densité et de lourdeur,
est une gueule cosmique qui avale tout, même les océans. En me plongeant
volontairement dans cette nature privée de lumière, j'ai l'impression d'être
parvenu au sommet d'une réalité lointaine : je fais face à un monstre au visage
inconnu.
Sous mes semelles je devine un espace aussi vaste que les nues. Là, à trois
heures du matin parmi les arbres et les ronces, écarté de mon logis, je me
retrouve entre deux extrêmes obscurs : le haut et le bas, le céleste et le
terrestre. Pour moi, ces horizons opposés ressemblent à des murs. Mais je sais
qu'ils se rejoignent finalement au bout des chemins. Conscient de ma
situation, heureux d'être ici précisément et pas ailleurs, je me considère comme
un point invisible égaré dans l'impénétrable, ivre de ces abysses, de ces
puissances, de ces mystères.
Et j'imagine la danse fantastique autour de moi des immensités drapées de
grandeurs. En tremblant un peu de froid, je m'attarde jusqu'à l'aube dans ce
théâtre inexprimable.
En ce lieu se joue, terrifiante et belle, la plus intense scène du
réel.