Je naquis sous des étoiles suspectes. Un lundi férié, c'est-à-dire un jour
maigre, un lendemain de mort. Pour un futur radin c'était un signe.
Je grandis normalement, ainsi que tous les enfants de la Terre : avec des
rêves dans la tête et rien dans les poches, sinon une ou deux pièces de monnaie
de piètre valeur, vouées à d'improbables et puérils achats, juste de quoi
produire d'éphémères illusions de richesse.
Je passais une enfance heureuse à l'abri des folies d'adultes.
C'est à l'adolescence que mon existence économique commença à se
compliquer. Pour respirer l'air de la liberté et entreprendre le premier voyage
d'amour, il s'agissait alors d'acquérir une certaine crédibilité financière : il
fallait acheter le cœur des filles. L'affaire devenait donc sérieuse.
J'avais besoin d'argent.
Le problème, c'est que lorsque j'en avais, je me découvrais viscéralement
rétif à la moindre dépense, qu'elle fût superflue ou même vitale. De toute
évidence, une étrange maladie me rongeait, qui m'empêchait de vivre : l'avarice.
Tout jeune encore, je souffrais de ce mal de vieux, de ce vice de moribond,
de cette plaie d'un autre siècle. J'étais un lépreux, un ladre, un gueux !
L'égal d'un mendigot, d'un va-nu-pieds, d'un loqueteux, de par ma mentalité
naissante d'économe enragé.
J'offrais l'apparence d'un adolescent normal, sauf qu'une âme de rat
d'égout refroidissait mon être. Mes gestes s'apparentaient à ceux d'un rapiat.
Mes amitiés, calculées, étaient mesquinement sélectionnées selon les bénéfices
que je pouvais en tirer ou l'épargne que cela me procurerait en termes de
centimes, de babioles ou de peu de choses, ces misères qui malgré tout m'étaient chères : des gains de pouilleux, des fortunes
de bouts de ficelle, des trésors de crevard.
J'entrais progressivement dans mon système sordide comme on descend un
cadavre dans son caveau pour qu'il s'y anéantisse. À la différence près, que
j'affichais ma décrépitude et ma puanteur de pingre invétéré aux yeux du monde.
Je n'avais pas quinze ans que je débutais ma longue carrière de
macchabée.