Ce soir je passe la nuit avec la mère Garbichon. Dehors, dans les fourrés
et les ronces. En compagnie des spectres et des chauves-souris.
Ensemble, nous partons braconner. Et, accessoirement, admirer l'éclat de la
Lune. Nous aimons autant la fricassée de lapin que les charmes éthérés du
satellite aux rayons dorés, elle et moi. Nous sommes un duo d'esthètes ruraux en
quête de viande fraîche et de lumière.
Avec cette vieille taupe ridée j'ai pris l'habitude de faire les
quatre-cents coups aux heures profondes où luit paisiblement l'astre des
chats-huants, tandis que dorment vaches et villageois.
La Garbichon est ma meilleure alliée lors de mes expéditions de chasse
illégale. J'apprécie son aide : pas frileuse, endurante, patiente, dure à la
tâche, infatigable, elle sent le gibier de loin et sait le dénicher mieux que
quiconque. Partout où il se terre, elle le débusque pour lui tordre le cou. Pour
ça, elle a le nez, l'art et la technique.
Cette foutue femme flaire le civet sur pattes jusqu'au coeur des bois et le
capture sans jamais en rater un seul, comme si elle cueillait une simple fleur
sur le bord de la route ! J'ignore quelle jeune fille elle fut pour se montrer
aussi habile en la matière... Quoi qu'il en soit, la mégère a le métier dans la
peau et ne fait pas dans la dentelle, c'est certain.
Cette grande amie de mes odyssées nocturnes est demeurée une flamme alerte
en dépit de son âge.
J'ai de l'estime pour cette sorcière. Détestée du reste du bourg, elle
brille telle une monarque absolue dans sa marginalité crotteuse. Cette veuve
aguerrie trône dans sa basse-cour fangeuse érigée en royaume indépassable
d'inconfort et de farouche indépendance. Elle vit en quasi-autarcie avec la mare
à canards en guise de "miroir de la reine", sous prétexte que les étoiles s'y
reflètent. A ses yeux la moindre occasion de rêver un peu est bonne à prendre
pour alimenter sa légende.
Plus laide que ma face de sanglier endurci, rabougrie, sèche, osseuse et
néanmoins forte, la solitaire a un caractère de cochon. Une sacrée carne bien
coriace !
Nous ressemblons à deux bêtes à l'affût dans les herbes hautes. Le
firmament illumine la voûte et le temps semble s'arrêter sous la lueur de Séléné. Et c'est souvent là, entre les collets tendus, cachés sous les
buissons, l'attention éveillée par les feux célestes, que nous nous surprenons à
évoquer l'espace infini en récitant des vers...
Que la messe est belle au fond de la campagne ! La Création chante et
palpite à travers chaque étincelle qui scintille dans le ciel. La Voie Lactée
au-dessus de nos têtes nous fait oublier un instant nos proies, nos pièges et
nos appétits de gueux.
Les minutes deviennent liturgiques.
Avant l'aube nous sommes de retour chez la Garbichon avec notre butin. Nos
besaces sont lourdes et tachées de sang séché. En déballant les sacs à
l'intérieur, les cadavres d'animaux roulent sur la table. Les prochains repas
seront des festins.
Mais nous regardons ailleurs, les âmes encore claires, encore légères.