Je vis dans un refuge de montagne.
Ma demeure austère, sèche, dure, est faite de pierre et de bois, d'ombre et
de rigueur. Je partage mes jours de solitude avec mes vieux rêves de loup dans le silence des sommets.
Chez moi, pas de chichi : je pisse dans la cendre et mange dans mon humble
gamelle.
Mon pain est noir, mon verre déborde de l'eau qui coule au bord de ma
maison. Le crépuscule s'engouffre dans ma cheminée et les étoiles du soir
brillent au-dessus de mon chapeau. Je parle à la nuit et bois la clarté de
l'aube.
Parfois, le vent vient toquer à ma porte et la peur hante mes soirées.
Alors je ranime mon foyer et la flamme me rassure. J'allume également ma
chandelle et ma veillée se peuple de papillons nocturnes. Je ne suis plus seul
dans la pénombre, je reste près de l'âtre qui me chauffe.
Dehors, il y a des sons indistincts, des présences incertaines, des choses
qui bougent.
Des bruits ou des murmures.
Par la fenêtre, j'entrevois le clair de lune entre de sinistres nuages.
L'astre prend le visage de mon amie morte depuis des lustres. Je reconnais son
front, son regard, son air plein de reproches. Je me blottis de plus belle au
coin du feu.
Derrière les murs qui me protègent des fantômes de l'extérieur, je sens la
main des ténèbres qui caressent mon toit de tuiles. Que me veut donc la sorgue ?
L'obscurité règne sur l'immensité des cimes qui m'entourent. Tout m'écrase et
cependant mon âme se remplit de légèreté.
Je ne suis qu'un fétu de conscience assis au pied de la braise.
Perdu dans ces âpres hauteurs, loin des hommes et de la ville, oublié du
siècle, isolé dans mon asile si proche de l'azur, il est vrai que je tremble et
me lamente.