Pierre se sentait pareil à une ombre parmi des flammes. Battu, injurié,
pris en charge d'une main de fer, il se savait considéré avec autant de rudesse
que de justesse, tel un caillou dont on veut faire un diamant. Dans cette école
de cancres en rémissions et autres pots cassés, véritable point de chute des
naufragés à fortes têtes ou à constitutions fragiles, il n'inspirait point une
indifférence polie.
Au contraire il devenait le centre des plus brûlantes attentions. Chez ses
maîtres il était le roi des ânes. Une mauvaise bête à former. Il comptait
également aux yeux de ses camarades de classe comme la pièce principale d'un jeu
éducatif captivant. On s'amusait de ses punitions reçues et on se réjouissait de
ses progrès. La badine avait pour eux la couleur stimulante du sang, le
redressement des torts la clarté de l'azur. Sur cet échiquier aux enjeux
terrestres, Pierre prenait une envergure céleste.
Encouragé par cet avantage, il se résolut à changer radicalement le cap de
sa vie. Se rendant compte d'être né si petit, il voulut progresser dans la cour
des grands. Désormais conscient de la vraie hauteur de sa bosse, de sa place
réelle entre ses épaules et dans les regards, ils comprit qu'il lui fallait
diriger ses vues vers un horizon tangible et non pas bêtement abstrait. Le rêve
lui paraissait être une forme de lâcheté.
Cela dit, même si depuis sa nouvelle position sa brève histoire avec Rose
lui semblait de plus en plus irréaliste et peut-être aussi, finalement,
artificielle, cela ne l'empêchait pas d'éprouver une peine immense de l'avoir si
vite perdue. Ce mirage de l'amour le tourmentait toujours. Il avait approché le
Soleil et puis celui-ci avait fui, ne lui laissant que le goût amer d'un beau
voyage avorté.
Cette faiblesse résiduelle en lui prouvait au moins que tout était encore à
gagner. Ce chemin de feu le galvanisait. Cette route enrichie d'épreuves qui
s'ouvrait devant lui, aussi brillante qu'une voie royale, le rassurait. En tant
que bossu il espérait accéder au ciel des bossus et non pas parvenir au sommet
du mensonge. Rester courbé sans tourner le dos à la vérité. Regarder l'Humanité
en face. Ne pas renier sa propre nature.
La stérile douceur et la molle compassion engendrent la paresse de
l'esprit, le néant de l'âme et la vacuité des jours. Dans ce contexte les épines
valent de l'or. Elles fleurissent et donnent non pas des roses indolores mais
des trompettes sonores. C'est alors l'éveil des ailées, l'heure des aigles,
l'envol des anges, la montée des puissances en action.
Les faibles s'émeuvent sur leur triste sort, les forts ne pleurent que sur
les éclats du monde : l'art, la beauté, la gloire.
Pierre ne versait plus que des larmes de pure douleur, au lieu de vains
regrets. En somme, des pleurs de lumière.