Je vis seul dans une bergerie isolée.
Loin des hommes, là-haut dans les Cévennes, entre pierre et azur. Mon
royaume, depuis toujours, est caché dans ces âpres sommets. Ma maison gît parmi les cailloux et les
herbes sèches.
Je demeure dans ce refuge du matin jusqu'au soir, toute l'année. Ce lieu
perdu où je me suis enraciné est un désert, une nature aride et sauvage, un coin
reculé que nul ne connaît. Et je veux passer le reste de mon existence dans cette retraite, solitaire
comme une bête, oublié du monde. Je suis un esthète de l'oisiveté, un explorateur de mon désoeuvrement, un conquérant de ce secteur parsemé de roches et de ronces.
Cette terre qui me retient ressemble tellement à une autre planète...
Ce néant local constitue mon infini. J'y coule des jours denses à ne rien faire. C'est un espace de verdure et de nuages qui nourrit mes songes de bouseux heureux. Le paysage plein d'abîmes et de désolation, de rochers et de broussaille semble avoir été créé pour moi. Grandiose, sec, sublime et austère, je le trouve tantôt paisible, tantôt effrayant.
Pour uniques compagnies, il y a mon ombre, la cendre de ma cheminée et le vent. De rares oiseaux me visitent. Parfois des loups s'approchent de mon enclos. Des spectres s'invitent également à mon gîte, je crois bien : je vois souvent briller de pâles prunelles dans le noir. Aussi lointaines qu'incertaines.
Mon repaire se peuple de vagues présences, réelles ou imaginaires. Est-ce ma solitude qui me joue des tours ? Je l'ignore.
Cet univers m'enchante.
Assis à ma porte, je contemple l'horizon et attends que le vide des journées se remplisse de menus événements
et de grands silences. Juste de quoi briser l'ennui de la rocaille et de mon coeur.
Et quand sonne enfin l'heure d'allumer le feu sous la crémaillère, le spectacle du crépuscule suffit
à mon bonheur.
J'admire le désespoir céleste en méditant longuement.
Pendant ce temps la flamme de l'âtre veille. Et lentement chauffe mon
repas. Peu importe ce qui mijote dans ma marmite, je sais que son contenu me contentera de toute
façon. Je demande peu de choses à Dieu : du bon air, de l'eau à boire, du pauvre pain, quelques patates et beaucoup de simplicité.
Dans mes hauteurs, entouré d'immensité, chaussé de mes gros sabots, je rêve que je plane au-dessus de la friche. À la nuit tombée, le théâtre continue de plus belle sous mon toit. Je sors dans le froid chercher des fagots pour alimenter le foyer que je viens de démarrer. Lorsque je reviens du dehors à pas lents avec mon bois sur le dos, j'ai encore dans les yeux, soit l'irréalité des astres, soit l'or pourri des feuilles mortes.
Et tandis que j'avive la braise, je sens l'obscurité s'étendre autour de moi.
Installé devant l'humble source de chaleur et ébloui par ses dernières étincelles, je sommeille. J'ai l'impression de chevaucher les nues, de voyager dans la brume, de voguer dans une atmosphère chargée de mystère et d'humus.
Alors je pars me coucher dans mon lit de paille, les paupières lourdes, l'âme qui s'envole.