Dans de rares cas de force majeure il me fallait effectuer certaines dépenses.
Ainsi je dus acheter de quoi réparer la roue crevée de mon vélo usé. Un
achat non pas de plaisir mais strictement utilitaire.
J'avais entendu parler qu'il était parfaitement possible de remplacer à moindre coût des
rustines neuves par des bouts de caoutchouc astucieusement découpés dans une
vieille chambre à air. Une excellente économie en perspective ! Ayant déjà sous
la main une de ces vieilleries à recycler à mon avantage, je filai donc chez
le vendeur lui demander juste de la colle.
Et rien d'autre.
Sauf que celui-ci me rétorqua qu'il vendait tout le nécessaire de
réparation en un seul lot et qu'il ne pouvait se permettre de me céder
séparément le tube, le grattoir ou les joints. J'insistai, en vain. Il me fit
comprendre l'incongruité de ces comptes d'apothicaire et que si j’espérais être
dépanné de ma crevaison, je devais impérativement accepter ce qu'il me
proposait. Et sans discuter ! Il me sermonna avec virulence :
— Quelle mentalité de sénile ! On dirait un vieux croûton tout pisseux qui
cherche à récupérer quarante ou cinquante centimes sous des prétextes délirants ! A ton
âge, tu n'as pas honte de te montrer aussi mesquin ? Ma parole j'ai jamais vu
un truc pareil ! Ça me rappelle ce vieillard sordide de ma jeunesse, complètement rapiat, qui suppliait l'épicière de lui négocier le prix de quelques gouttes d'encre en vrac pour mettre
dans la canule vide de son bic ! Il refusait de jeter son stylo jetable asséché
!
Je demeurai indifférent au discours moralisateur du commerçant.
Finalement je me résolus à lui payer l'ensemble de ces
accessoires. Dépité par cette perte d’argent, je repartis avec une petite boîte
remplie de divers objets que j'estimais avoir acquis inutilement.
Mon réel besoin se limitait au contenant de glu.
En retournant chez moi je ruminai, me sentant victime d’une forme de
racket. Obligé de débourser pour un surplus de marchandise que je ne voulais pas
! Quelle mésaventure ! Enfin, l'essentiel était que mon pneu serait bientôt
gonflé. J’essayais d’oublier cette mauvaise histoire d’emplettes non
désirées.
En me mettant au travail je découvris l'extrême petitesse du trou à
colmater. Gaspiller une de ces larges rondelles élastiques au nom d'une si
minuscule cause me sembla irrationnel. Je coupai en deux un des raccords
noirs, ce qui me paraissait suffisant pour régler mon problème de fuite
d'air.
Et, en effet, vingt coups de pompe après tout rentra dans l'ordre.
Je venais de me procurer six pièces de latex pour obturer mon boyau percé.
Des ronds dont j'avais judicieusement doublé le nombre à l'aide d'une simple paire
de ciseaux. J'avais douze demi-ronds à présent.
Ce qui me consola de l'acquisition superflue du reste de l'attirail.
Je constatai avec jubilation l'utilité de ce bricolage et la valeur de mon état d'esprit : même avec une moitié de rustine, ma bicyclette roulait à merveille !