Leur relation, pour fulgurante qu'elle fût, n'en était qu'à son début.
Aussi Pierre logeait-il encore dans le foyer familial, lorsqu'il ne dormait pas
la nuit chez son amante.
Là, dans sa chambre où désormais il passait le plus clair de son temps, il
regardait longuement son dos hideux et sa face ingrate dans le miroir, satisfait
de l'oeuvre divine malgré tout, heureux de n'être pas plus laid, pas davantage
infirme, et peut-être même amusé de se découvrir si saugrenu dans sa peau de
bossu. De manière impromptue, jouant volontiers de sa difformité, il lui
arrivait de mimer quelque monstre imaginaire devant sa glace. Il se
contorsionnait en grimaçant et en poussant des cris inquiétants. Il se trouvait
souvent comique, d'autres fois mauvais comédien. Mais tout cela n'avait guère
d'importance : une cause supérieure le faisait palpiter. L'essentiel se nommait
"Marie". Le reste avait bien peu de poids.
Il attendait fébrilement l'heure ou le jour où il pourrait voir
l'infirmière, étant donné que cette dernière devait remplir ses obligations
professionnelles. Dans cette partie de sa vie, elle prenait le visage tiède des
statues d'église. Et ressemblait à un cierge. Dans l'intimité amoureuse, elle
brûlait comme une torche.
Il allait parfois la rejoindre le soir à la sortie du centre médical où,
pour la récompenser de sa dure journée de travail, il lui offrait tantôt un
bouquet d'orties, tantôt une gerbe d'épines. Il considérait que les fleurs, les
bonbons et douceurs de ce genre, c'était bon pour les âmes flasques. Lui, il se
mettait ostensiblement au niveau des dévoreurs de flammes, des avaleurs de
sabres, des cracheurs de feu.
Pierre avait pris soin de ramasser lui-même, avec patience et amour, ces
présents naturels qui en disaient long sur la sincérité et la profondeur de ses
sentiments. Il choisissait les meilleures tiges pour sa bien-aimée, celles qui
touchent, piquent et enfièvrent. Il voulait que ses cadeaux fussent mémorables,
au lieu d'être anodins et insipides. Marie appréciait beaucoup ces attentions
sortant de l'ordinaire, tellement romanesques et délicieusement viriles !
Le conquérant de son hymen ne manquait ni de panache ni de piment. Avec son
humour féroce, sa verge de demi-dieu et sa bosse d'animal, le méchant loup
plaisait follement à la "voleuse de sang" !
Celle-ci se pâmait sans cesse en évoquant les trésors inavouables de son
amant. Afin de combler sa féminité de diablesse en blouse blanche, il lui
fallait non pas un banal prince de conte de fées mais plutôt une bête de lit à
l'anatomie hors norme.
Et à l'esprit à hauteur des nuages.