Durant cette période de grâce et d'hésitation où les deux flammes se
cherchaient, pour ces dernières les choses se présentaient d'une façon
radicalement différente sur quasiment tous les plans.
Pierre s'engageait dans une nouvelle routine. Son quotidien devenait de
plus en plus céleste. Certes il tournait en rond autour d'Estelle, mais il
s'allégeait également. Ses parents se doutant à ses airs d'oiseau ahuri qu'il
s'était envolé dans ses plus hautes nues, l'interrogèrent lors d'un déjeuner.
Son père entra dans le vif du sujet :
— Pierre, tu as une relation, n'est-ce pas ? Tu te hâtes chaque jour à la
même heure dans la même direction, il est évident qu'une fille t'attend au bout
du chemin.
Sa mère ajouta :
— Il s'agit, je suppose, de cette folle qui parle aux épouvantails que tu
évoquais l'autre fois ?
Ce drôle d'amant courbé vers son assiette ne ressemblait décidément pas à
un séducteur. Avec son échine saillante et ses épaules anguleuses, il faisait
plus penser à une chauve-souris qu'à un joli coeur. Aussi sa réponse
contrastait-elle comiquement avec son apparence :
— Je vais bientôt avoir vingt ans. L'âge des grandes amours. Les forces de
la vie m'emportent malgré moi là où je dois aller.
Comment pouvait-il être crédible ? Il avait prononcé ces mots avec
l'assurance de ceux qui se croient au-dessus de la mêlée, lui qui se situait si
bas sur l'échiquier amoureux !
Après un silence, il reprit :
— En effet, c'est bien d'elle dont il est question et cette demoiselle
s'appelle Estelle. J'ignore si elle a l'esprit égaré ou non. Je ne nie pas
qu'elle semble hors du monde, aussi éloignée de la Terre qu'une étoile. Enfin,
l'essentiel à mes yeux, ce ne sont pas ses pensées... Seules ses ailes
m'intéressent vraiment. Oui, ce papillon me plaît. Le reste a peu d'importance.
Elle vole, tout comme moi. Ou plutôt, elle demeure perchée dans ses sommets. Et
n'en redescend point.
Il avait employé le terme "point" au lieu d'utiliser un banal "pas". Étant
donné sa situation, il se sentait en droit de mettre une pointe de lustre dans
son langage. Sauf que la réaction de ses géniteurs fut le contraire de celle
espérée : ce "point" qui sonnait d'une manière tellement saugrenue en ces
circonstances les firent rire.
Pierre vivait là les moments cruciaux de son existence.
Il voulait se donner des allures sérieuses mais sa bosse le rattrapait
systématiquement et rendait la moindre de ses postures grotesque.