L'infirmière, contrairement à Estelle, n'avait nullement été rebutée par la
hideuse infirmité de son amant. Les ébats eurent lieu non pas en niant, en
ignorant, en effaçant sa bosse mais en l'intégrant à la réalité : elle reçut,
elle aussi, sa part de flammes.
Ce qui, précisément, contribua à renforcer chez Pierre son sentiment de
mériter le meilleur de la part de la gent féminine en dépit de la misère que,
fatalement, il lui offrait en retour : Marie lui sacrifiait son hymen, Pierre la
remerciait en lui présentant son calvaire dorsal. Une fleur contre une épine. De
l'or contre un clou. De la lumière contre de la glace.
Le choc entre la douceur et la laideur.
Lors de leur première nuit d'étreintes ils avaient échangé de la tendresse
certes, mais surtout du feu charnel. Ce duo singulier, tellement différents du
reste des humains, ressemblait à un cauchemar devenu rêve vivant.
Elle, une espèce de vestale intouchable et hors du siècle pénétrée par des
pensées supérieures se découvrant putain stellaire du jour au lendemain. Lui, un
bossu calamiteux à l'existence chaotique que l'on croit vouée au naufrage,
échouant dans la société pour réussir sous les étoiles. Nés pour ne jamais se
rencontrer. Ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre. Leur univers respectif
s'opposaient : elle dans ses blanches nues, lui perdu au fond de ses étranges
brumes.
Et pourtant ils se trouvaient ensemble.
Ils cherchaient un même horizon à dépasser. Elle en l'air, lui au ras du
sol. Chacun dans son ciel. La légèreté des cailloux et le poids de l'azur les
avaient réunis. Tout cela n'allait-il pas mystérieusement dans le sens de leur
vie, comme une direction ultime ?
La clarté et le trouble formaient leur couple.
Pierre le rampant traînait le malheur sur son dos. Marie la virginale
portait l'avenir de l'Humanité en son sein.
Le chardon qui pique et le diamant qui brille. Le tragique enchaîné à la
joie. Les ténèbres de Terre croisant la beauté des anges. L'amour sans artifice
ni mensonge : le plaisir à travers la brutalité de leur chair enflammée. Ils se
quittèrent pour mieux se retrouver plus tard.
Puis elle retourna dans son local stérilisé entourée de ses seringues, le
corps apaisé, le coeur dans de nouvelles hauteurs. Pierre quant à lui abandonna
ses chemins d'errance pour se fixer dans sa chambre, les semelles usées, l'âme
rafraîchie.
Tous deux venaient de connaître les éclats cachés du monde et les ombres de
la vérité.