dimanche 8 avril 2018

1254 - La graciée

La jeune condamnée à mort attendait sa grâce.

Son crime fut honteux, source de désordre social : elle savait pertinemment que pour ce scandale son châtiment était dix fois mérité.

Elle avait volé le pain du riche.

La délinquante ne contestait point les faits, au contraire elle reconnaissait sa vilenie. Depuis son cachot la coupable implorait cependant le pardon et la clémence de l’offensé.

En effet la voleuse souffrait d’une terrible infirmité. Née avec des jambes sans force ne soutenant pas son corps déjà frêle, elle avait toujours rampé  comme un insecte, accentuant la monstruosité de son tronc, lui aussi déformé. A son infortune s’en ajoutait une autre : la singulière laideur de sa face infecte faite pour la détestation, non pour l’amour.

Persuadée que sa misère ferait fléchir ses juges, l’espoir la maintenait en joie.

En outre, chose rare mais attestée -aussi inexplicable que sublime en ces circonstances-, le bourreau qui devait la décapiter était beau comme un dieu et du fond de son trou l’immonde en était tombée follement amoureuse.

Bref, son absolution, puis sa libération, n’étaient qu’une question de temps. Rien qu’une formalité.

Pour la forme, il fallait juste que la condamnation fût prononcée, mais on ne l’exécuterait pas. Jamais on n’avait tranché la tête d’une pauvre handicapée, aussi grande que fût l’indignité de sa faute.

Tout devenait lumineux et serein pour la misérable. Et bien qu’elle fût plongée dans les ténèbres de sa prison, son coeur clair comme le jour battait avec la légèreté d’un oiseau.

L’amnistie ne vint jamais.

Au bout de deux mois d’une vaine attente, la brigande fut tirée de sa fosse à rats avec brutalité afin d’être menée à l’échafaud.

Là, face à son tortionnaire pour qui elle brûlait en secret, ne comprenant pas l’absence de pitié de la société, en larmes, elle se mit à le supplier...

Le miracle eut lieu.

Le coupeur de têtes fit preuve d’une subite humanité à l’égard de cette gueuse difforme et hideuse, alors que son cou était déjà engagé dans la lucarne de la guillotine.

Il s’approcha de la suppliciée à l’anatomie débile sur le point de perdre sa citrouille de guenuche et avec un sourire plein de compassion lui annonça sa liberté en lui tendant un “papier officiel”.

L’invalide au visage ingrat eut le temps de lire les mots ordonnant ce qu’elle pensait être son salut : “CRÈVE, SALE COCHE !”

C’est là que la lame lui trancha net le col.

L’histoire ne dit pas si en roulant dans le panier ensanglanté, la boule de gargouille de la décapitée entendit les rires de son bel exécuteur.

VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=J8Im5FcaPS0&feature=youtu.be

Aucun commentaire:

Liste des textes

1328 - Je suis apolitique