Il ne doutait nullement de cette rencontre providentielle avec sa prochaine amante et future mère de ses enfants. Il se demandait simplement de quel côté de sa vie surgirait cette belle jeune fille idéale à laquelle il rêvait depuis toujours et qu'il désirait de toute la hideur de son dos et de toute la disgrâce de son visage. La séduirait-il en mettant en valeur sa bosse ou au contraire en tentant de la recouvrir d'artifices ? Agirait-il de manière franche et risquée ou bien habilement détournée ? Lui sourirait-elle ou lui adresserait-il sa plus repoussante grimace ?
Il ne remettait pas une seconde en question le fait qu'il s'octroyait le droit de réclamer le meilleur en proposant le pire. Il souhaitait ardemment échanger la beauté d'une femme contre sa laideur. D'autorité, il s'accordait sans aucun complexe ce qui à ses yeux n'était qu'un dû universel, une sorte de formalité naturelle. Même si pour le monde sa réalité passait pour une audace, voire un abus.
Bien qu'il fût parfaitement conscient de sa hideuse incarnation en cette misérable peau de bossu, cette histoire semblait aller de soi pour lui. Selon ses critères personnels, il méritait de trouver une compagne aux charmes inversement proportionnels à la répulsion qu'inspirait sa triste personne. Non pas spécialement parce qu'il était laid : pour la simple raison qu'il estimait être sur Terre dans le but essentiel de vivre l'amour conjugal. Et ce, indépendamment de sa naissance. Il ne voyait pas plus loin.
Tout cela lui paraissait légitime, évident, banal. Il se disait que s'il y avait des déshérités de son espèce qui naissaient sur ce globe riche de tant de diversités et de contrastes, fatalement c'était pour que ceux-ci décrochent le gros lot. Mais guère plus impérieusement que les gens normaux et les favorisés nés avec tous les dons.
Avec la possibilité de l'échec pour lui-même comme pour tous les autres humains, afin d'ajouter encore plus de sel à leur sort. Que ces hommes soient communs ou singuliers, n'affrontaient-ils pas tous des épreuves ici-bas ? Handicapé ou valide, chacun avait sa chance de gagner. Et prenait également le risque de perdre. Sauf que lui voulait absolument se donner les moyens de réussir.
Pierre considérait ainsi les choses.
Et en ce qui le concerne, il pensait que ce trésor qu'il convoitait consistait précisément à tomber dans les bras d'une créature... Ni plus ni moins. Certes il avait conscience de la difficulté de l'affaire, de la rareté de ces féminités disponibles pour se mettre à la portée de son infirmité, il ne se décourageait pourtant pas. Preuve d'intelligence ou de bêtise, qui saura le dire ?
Après avoir été battu, humilié, éconduit, il s'ingéniait à jouer dans la cour des vainqueurs.