mardi 3 avril 2018

1253 - Morue d'avril

Cela faisait dix ans que l’épistolier échangeait avec son “aimée de plume”.

Le grand jour de la rencontre était arrivé.

Dans la rue où ils s’étaient donné rendez-vous, les clartés d’avril conférait à la pluie un aspect argenté un peu triste.

Dans l’intérieur de sa veste il portait en permanence la photo de la jeune femme, la seule image qu’elle lui avait envoyé, au tout début de leur correspondance. Sur le portrait en noir et blanc déjà jaunissant, ses vingt-quatre ans irradiaient de promesses. Son joli minois avait éclairé bien des soirées de l’esthète rêveur et solitaire... Ce visage monochrome était devenu la seule lumière de son existence de reclus.

Depuis une décennie les deux idéalistes s’envoyaient des lettres soigneusement calligraphiées à l’encre de Chine, loin des modes et du fracas du monde, parlant d’amour avec emphase et préciosité, élaborant de grandes théories à ce sujet.

L’amour, pendant quarante saisons d’un fidèle et régulier commerce épistolaire, leur avait inspiré de vastes pensées qu’ils comptaient bien éprouver de manière tangible lors de ce premier face-à-face.

Epris de beau langage désuet et du “siècle de la naphtaline”, leur délicatesse les avait placés à des hauteurs bien en marge de la société... Déconnectés du réel, ils planaient dans leur éden névrotique.

Heureux.

Dans leurs missives, rien que des merveilles irréelles tissées de soirs en soirs au fil de phrases poussiéreuses imprégnées de sentiments surannés.

Elle la fleur bleue vêtue de dentelles, lui le sybarite sombre et mystérieux.

Faits l’un pour l’autre, les deux oiseaux égarés dans la littérature périmée allaient bientôt croiser leurs plumes au bout de cette rue, lieu de leur tête-à-tête, ou plutôt bec-à-bec.

L’élégant avançait vers son but, le pas tremblant, le coeur en flamme, les ailes au bord du gouffre.

Et là, le choc.

La “belle” était devenue obèse, grotesque, d’une vulgarité inouïe.

Eblouie durant toutes ces années par les mots lustrés de son admirateur, elle ne s’était pas vue grossir, ternir, prendre la poussière.

Au lieu d’affronter la pluie et le soleil, la rose s’était enterrée dix longues années. Enfermée dans un jardin d’illusions pour devenir une ortie. Son orgueil flatté par le verbe précieux de son amant de papier, les deux lustres passés à lui écrire des sornettes littéraires avaient fait l’effet de trente années sur son corps, cinquante sur ses traits et une éternité sur son âme.

La charmante physionomie de sa jeunesse envolée, figée sur la photographie, gravée dans la mémoire de son destinataire, divinisée par son imagination romantique était pour elle une réalité immuable.

Pétrie de sublimes et fumeuses certitudes, enivrée par ses propres thèses, doctes et imbéciles, sur le grand sujet de l’amour, elle croyait dur comme pierre à ses chimères intellectuelles, méprisant ce qu’elle appelait avec désinvolture les “grossièretés du palpable”.

La grossièreté, c’était elle.

L’énorme, l’immonde, la monstrueuse grossièreté.

Elle ne voyait point la laideur de sa face, la difformité de son corps, la lourdeur de ses airs, aveuglée par l’authentique beauté verveuse de son louangeur...

Certes elle avait présenté jadis une figure désirable, légère, gracieuse, mais ses rêves patiemment alimentés par le feu inoffensif de leurs courriers éthérés avait transformé la gazelle en coche.

Les rides, la graisse, les varices, l’épaississement de la taille, une vilaine claudication due à une phlébite non soignée, et surtout cette horrible disgrâce faciale... Voilà le cauchemar qui attendait le romanesque aristocrate... C’était pourtant la même personne que sur le cliché conservé depuis dix ans dans sa poche.

Affreux héritage de dix ans d’inactivité. Une vie de salon à béer stérilement aux mirages pleins de débris d’un passé magnifié...

Le plus terrible dans cette affaire, le plus pitoyable, le plus ignoble, c’est que décidément très extravaguant, une fois la surprise passée, le galant s’éprit sincèrement de ce tue-l’amour et fila avec l’indigeste femelle le plus vomitif hyménée.

VOIR LA VIDEO :

https://www.youtube.com/watch?v=hcGhg5UOm6c&feature=youtu.be

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Ajouter
10 ans de rides
10 ans de cheveux blancs
10 ans d'absence
Une éternité d'amour"aveugle"

Ether-Terrienne

Liliana Dumitru a dit…

24+10=34 A 34 ans, elle n'avait pas de cheveux blanc. D'ou aurait sorti l'Anonyme ca ???

Anonyme a dit…

Les sornettes litteraires de son amant de papier
Avaient fait l' effet de
- 3O années sur son corps / 24ans + 3o = 54ans
- 50 années sur ses traits/ 24 ans+ 50 = 74ans
- Obèse ,énorme,graisses,varices,disgrâce faciale

La Liliana Dumitru devra apprendre à lire !
Retourner en classe "mater-sup"
Où il y a de bons tuyaux .....

Ether-Terrienne