Je souffre d'une pingrerie phénoménale.
Obsédé par l'économie, hanté à l'idée de la moindre dépense, tourmenté pour
des histoires de centimes, je vis très largement en dessous de mes moyens.
L'hiver je me chauffe à mes illusions, au printemps je puise mes forces
dans la brise, l'été je songe à décembre pour me consoler de la touffeur, à la
saison des récoltes je traîne dans les potagers de mes voisins en quête de
fruits pourris. Ainsi toute l'année je me nourris de peu, bois le vin sans
saveur mais gratuit du ciel, passe mon temps à regarder les autres gaspiller
leur capital.
Rebelle à la consommation, farouchement opposé au luxe comme au nécessaire,
je fuis les marchands quels qu'ils soient.
Les poubelles restent mes uniques paradis. L'ordure m'agrée par-dessus tout
en cela que son prix est égal à zéro. Là où rien ne peut s'acheter, je me
précipite, affamé mais digne : j'estime qu'alléger ma bourse constituerait un
outrage à ma condition d'avare convaincu.
Ladre je le suis par goût, par intérêt, par vocation.
Il m'importe de réduire à l'extrême mes plaisirs et mon confort. Davantage
par haine des frais, par refus de mettre en circulation mes finances, par
horreur de la dilapidation de mon bien, par crainte du gaspillage de ma pécune
que par désir de m'enrichir. Je considère ma vraie richesse en termes de gains
par rétention d'argent. Me séparer d'une seule piécette me coûte trop cher.
J'évite de commettre trop souvent ce crime que je ne parviens jamais à me
pardonner. Rares sont mes achats.
Quant à mes largesses, elles demeurent de l'ordre de l'exceptionnel.
Je ne fais de cadeau à personne, à moi encore moins qu'aux amis. Je me
prive de tout, même d'être pauvre. Mon idéal est de réussir à friser la misère
pour n'avoir enfin plus une miette à dépenser. La pauvreté ordinaire à laquelle
je me soumets avec avidité me semble un raffinement honteux. Je suis un fou de
la cause. Fanatique dans mon avarice, je poursuis un absolu : retenir tout l'or
que je possède, ne pas en laisser une poussière s'échapper de mon
escarcelle.
Depuis trente ans je consigne dans un méchant cahier mes plus minuscules
débours. Du matin au soir je calcule, compte, pèse, tente de déterminer ce que
j'aurais pu économiser tel jour, tel mois, telle période de ma vie, regrettant
d'inutiles emplette scrupuleusement notée, lisant et relisant inlassablement mes
étroites colonnes de chiffres dans le petit carnet corné...
Ma passion pour l'épargne est telle que je n'aspire qu'à vivre le plus
longtemps possible afin de glorieusement mourir sur un amas de sous et de
billets soigneusement accumulés toute mon existence durant.
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