Chère cousine,
Vous n'ignorez pas que je suis un garçon honnête, protecteur des arts, ami
des hommes, fervent chrétien. Je vous sais femme de bien, cultivée, fortunée,
vertueuse. Nous avons en commun l'impérieux souci de redresser les torts de nos
semblables moins bien nantis que nous ainsi qu'un ardent désir de justice, de
lumière, de vérité... En conséquence, acquiescez je vous prie avec feu aux
hautes vues que je vais vous dévoiler.
Partagez donc ma nouvelle lubie. Esprit curieux, critique, vous ne
craindrez point de porter atteinte à vos convictions au nom du triomphe de la
sainte objectivité, ce triomphe fût-il obtenu au prix des larmes de nos sujets
d'étude : nos prochains. Ces têtes de peu de fortune sur qui nous daignons
abaisser nos regards.
Soucieux d'égalité entre les êtres, préoccupé d'équité, heureux de pouvoir
faire se rapprocher les bipèdes les uns des autres, je me suis surpris à prendre
en pitié tous les exclus : simples besogneux, racailles en tous genres,
ex-taulards, maquerelles, prostituées de bas étage, commis d'écurie, valetaille,
manoeuvres, travailleurs de force, sans particule, miséreux de tous bords,
vagabonds, voleurs... Précisément, tous ces déshérités qui constituent la
roture.
Rétablissons l'honneur de cette méchante espèce, faisons-nous les chantres
de sa sombre flamme afin que plus jamais les mondains n'en fassent leur
bouc-émissaire. Que les bandits, les forçats, les gueux, les catins, les valets,
enfin les pires criminels qui soient en ce monde, expriment enfin leur dignité
et aient leur couronne, leur blason. Et que l'on porte haut leurs couleurs
!
J'ai songé à une sorte d'académie dédiée à la race vile où tous ses membres
pourraient jouir de la reconnaissance de leurs pairs, et surtout de la
considération des mortels de choix que nous sommes vous et moi. Il faut des
droits nouveaux pour ces piteuses personnes, même si à nos yeux elles sont
déchues.
Dans un généreux sentiment d'altruisme vis-à-vis de la piétaille honnie,
l'on pourrait également convertir les âmes éduquées à la raison et aux intérêts
de ceux que je veux aider ici. Quels meilleurs drapeaux, quels plus éloquents
porte-parole de ces délicates affaires, que des belles gens adoptant, par pure
solidarité, les moeurs de ceux qu'ils ont toujours injustement combattus au
cours des siècles ?
Il faut répandre ces nobles idéaux parmi la bonne société, persuader les
meilleurs éléments de cette humanité choisie à se ranger à ces vues
révolutionnaires. Soyez du combat ma cousine. Unissez-vous à moi pour mener à
bien ces desseins justes.
Secondez-moi, répandez ces clartés nouvelles. Assistons les exclus, les
damnés de la terre. Au nom de ceux-là, allez pervertir l'innocence, allez
souiller l'honnêteté, allez avilir la beauté.
Répandons des idées de débauche parmi les vierges de bonne famille,
montrons-leur l'exemple sans craindre de s'investir dans la pratique. Enseignons
aux pucelles des couvents les pratiques charnelles les plus éhontées. Allons !
Incitons toutes ces timides au crime !
Apprenons-leur aussi le commerce, le travail manuel, la filouterie, la
besogne du palefrenier, le vice et le goût de la bassesse. Soyons solidaires,
fraternels, unis ! Volons, buvons, ripaillons, copulons, forniquons,
"luxurions", sodomisons, commerçons, trompons, blasphémons et péchons encore
!
Bref, encensons les larrons, pervertissons les jeunes filles abstinentes.
Le progrès des coeurs est à ce prix. A l'instar du Christ qui n'hésitait pas à
se compromettre en s'affichant avec la lie humaine pour la sauver, mêlons-nous à
la plèbe pour la mieux comprendre, la mieux aimer.
Salissez votre blanche réputation, faites-vous martyre pour la défense de
la droiture. Par bonté, imitons ces petits que nous avons toujours haïs : nos
frères ! A l'heure où certains, se ralliant à quelque minorité oppressée
arborent des brassards aux couleurs vives des dogmes faciles, au nom de la cause
indéfendable agitons notre noir drapeau !
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