Dialogue imaginaire entre une plume et une page blanche.
— Aujourd'hui je m'ennuie, veux-tu me tenir compagnie un moment, mon amie ?
Tu es si blanche, si belle toi la page vierge.- Oui je suis fraîche et nette, et
je crains depuis toujours que ne vienne une séductrice de ton espèce pour
noircir ma vie. N'approche donc pas de moi si hardiment, car je saurai bien
faire dévier ton trait afin de protéger ma vertu.
— Ne soit pas si farouche, je ne suis pas n'importe qui. Ma pointe est fine
et délicate, somptueuse et élégante. Je trace ma ligne au fer souple et lisse du
savoir-faire. Je ne suis pas une vulgaire bille épaisse et commune. Je suis une
artiste. De mon flanc coule l'encre de Chine. J'oeuvre avec talent. Je suis de
la race oubliée des plumes d'antan. J'ai le sang luisant et indélébile de la
noblesse. J'ai tant de secrets à répandre sur ton grain soyeux, tant de choses à
te raconter...
— Cesse ton beau discours, tu ne m'auras pas si facilement. Ma beauté tient
dans ma pureté. Je suis trop fière de ma blancheur pour la sacrifier à des
causes romanesques, si choisies soient-elles.
— Sans doute, mais ici ta splendeur est muette, tandis que je puis, moi,
lui donner la parole. Un texte éloquent vaudra toujours mieux qu'une copie
sèche, qui n'est que coquille vide.
— Peut-être, mais j'ai l'avantage d'être admirée par l'enfant encore
analphabète. Ma lumière apparaît universellement aux êtres, à l'inculte comme au
lettré, à l'enfant comme au vieillard, au savant comme à l'ignorant.
— Certes, cependant l'enfant grandit et apprend à lire. D'analphabète, il
devient érudit. L'ignorant reçoit un enseignement.
— Et que raconteraient tes fables à ceux-là que tu aurais privé du
spectacle de mon éclat originel ?
— Ils leur raconteraient d'autres gloires, d'autres richesses : celles de
mon art.
— N'insiste pas. Intacte je suis, intacte je demeurerai. Aucun trait,
aucune lettre, aucune virgule, aucun point ne souillera ma face immaculée. Passe
ton chemin sans même me frôler de ton doigt impur.
— Si je passe près de toi sans tracer ces pensées enfouies en moi, elles
seront perdues à jamais dans l'oubli. Les écrits au moins demeurent, alors que
s'envolent les palabres. Laisse-moi au moins te toucher d'un terme. Il fera
mouche. Et tu rendras une scribe heureuse.
— Ta ruse est fine, mais tu ne m'auras pas. Tu ne parviendras pas à me
toucher avec tes jolies phrases bien emballées. Je ne tomberai pas dans le piège
de tes jeux de mots perfides, aussi subtils soient-ils. Aucun caractère
scriptural, quel qu'il soit, ne viendra se coucher sur moi.
— Pourtant je suis sûre qu'une unique raison me donnera accès à ton clair
hymen...
— Tu perds ton temps, calligraphe légère et frivole. Je suis blindée, parée
contre tous les rêves tentants que tu pourrais imaginer afin de les coucher sur
mon papier inviolé. Je connais ces propos dangereux auxquels il faut éviter de
prêter attention, comme par exemple les mots doux, les mots brillants, les mots
de la fin, les bons mots, les mots pour le dire, etc. Rien que des formules
creuses destinées à séduire les figures intègres de mon espèce.
— J'insiste encore, feuille si pure, si propre, si hautaine ! Tu m'ouvriras
la porte de tes charmes, grâce à une syllabe qui fera céder toutes tes
résistances. Tu seras séduite par cette déclaration-là. Alors tu verras, il
naîtra de cette union une histoire simple et superbe : la nôtre.
— Ha oui ? Tu me sembles bien impertinente ! Ne serais-tu pas une plume de
paon pour être gonflée de tant de vanité ? Quel est donc ce signe magique qui me
ferait ainsi chavirer ?
— Ce sésame, le plus juste qui soit, exclusif, dont la seule évocation
t'amènera à consentir avec certitude à mes prières, entends-le bien, c'est très
précisément le mot clé.
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