Ils s'affichent avec de grands airs, portent des lunettes noires, promènent
de hauts chapeaux sur leurs têtes et prennent l'avion plutôt que le train parce
qu'ils n'ont pas le temps, les gens importants.
Avec leurs mines affectées, leurs allures hautaines, leurs carnets de
rendez-vous remplis, ils sont toujours pressés, jamais à l'heure pour nous
recevoir, nous les petits : nous ne valons pas assez à leurs yeux car selon
leurs critères, nous avons le malheur d'être des sujets sans importance.
Nous les importunons, nous les simples anonymes.
Ils réservent leur ponctualité pour leurs égaux, ces hommes qui comptent,
ces cravatés qui leurs ressemblent, ces êtres indispensables placés à la même
hauteur que leurs regards supérieurs.
Ces intouchables sortent parfois de leur trou pour se manifester dans leur
splendeur aux citoyens ordinaires que nous sommes, telles des apparitions
furtives, inaccessibles, impressionnantes... Qu'ils soient directeurs,
académiciens, papes, politiques, énarques, peu importe, ils nous en foutent plein la vue !
Sommités de toutes sortes, couronnés de lointains pays, érudits de tout
poil, détenteurs d'autorités morales, religieuses, intellectuelles, sociales,
ils nous montrent leurs côtés brillants. Nous nous sentons tellement
insignifiants au niveau de leurs pieds...
Il est bien vrai que nous avons indubitablement affaire ici à des
messieurs, à des dignitaires, à des pointures.
Et pour le dire comme il faut, à des illustres personnalités blindées de
doctes certitudes, bardées d'authentiques diplômes, affairées derrière leurs
bureaux dorés, négligemment installées au volant de leurs berlines aux vitres
teintées... Des mortels considérables à ne surtout pas déranger pour des
futilités. Ces élites lustrées ont bien d'autres chats à fouetter que de nous
consacrer leurs minutes précieuses !
Nul se pourrait remettre en question la raideur inébranlable de ces marbres
vivants. Ces statues-là ne sauraient se tromper. Quand on prend conscience de
leur stature de monuments bipèdes, on comprend mieux la raison impérieuse de
leurs moues dédaigneuses...
Ces élus estiment incompatible la proximité de leur linge parfumé avec la
merde. Par conséquent mettons-nous bien dans le crâne que ces belles personnes ne chient
pas !
Éternellement constipés en vertu de la gravité de leurs fonctions, ces
hôtes de l’éther demeurent d'emblée loin de cette trivialité bonne pour les
modestes quidams que nous incarnons.
Qui imaginerait ces pontes en train de déféquer ? Proprement inconcevable.
Ce beau monde perché dans les sphères élevées de la société est composé de
personnages décidément trop éminents pour que l’on ose en rire. On ne plaisante
pas avec des individus dépourvus d'anus.
Alors parlons de choses plus sérieuses, voulez-vous ?
