jeudi 17 octobre 2013

1015 - Une bête

Il s’appelle Marcel mais lui il dit “moi” en se désignant.

Dans sa tête primaire ce simple “moi”, cela signifie en réalité beaucoup de choses informulées : “Marcel, 55 ans, travailleur agricole, dur à la tâche, sur Terre pour labourer, aime pas causer, vit loin des autres”.

Célibataire, solitaire, allergique à toute communication (les rapports humains ne sont à ses yeux que “pure perte de temps”), Marcel trime depuis son enfance pour économiser.

Pas pour dépenser non, juste pour la satisfaction d’amasser des biens sans en jouir autrement que par l’idée de les avoir amassés. Jouissance que ne peuvent pas comprendre les gens de la ville et qui est tout le sens de son existence.

Il est sale et ses manières sont grossières. Il n’a aucune éducation. Le minimum d’instruction : juste ce qu’il faut pour faire tourner son affaire, pas plus. Surtout pas ! Pour lui tout ce qui n’a pas de lien avec son travail ne vaut rien et n’est qu’énergie gaspillée.

Il considère l’hygiène, le confort, la finesse et la courtoisie comme des bagatelles citadines dont il s’est toujours avantageusement passé dans sa vie de “moi”.

Lui, c’est courber le dos dans les champs qu’il aime. Ce sont les senteurs de la terre, l’odeur du fumier, l’odeur de sa fortune intacte qui l’intéressent. Le reste n’existe pas. Le monde entier lui est chose étrangère.

Il travaille comme une brute, sans jamais penser. Persuadé que “penser c’est bon pour les fainéants ”, en presque cinquante ans de labeur acharné il s’est constitué un solide capital. Qu’il n’a jamais touché.

L’épargne pour l’épargne.

La partager ? Jamais ! Tous les autres hommes sont des étrangers, des inconnus, des ennemis, des importuns.

Certes il est en manque de femmes (de “femelles” comme il les appelle) au fond de son fol exil d’épargnant hargneux... Aussi, une fois tous les cinq ou dix ans environ, lorsqu’il en voit passer une, égarée aux alentours de sa ferme reculée, il court vers l'infortunée pour, sans un mot (la parole est superflue selon lui) la tâter et éventuellement tenter de l’outrager.

Heureusement il n’y parvient jamais, ses proies imprudentes prenant vite la fuite à la vue à cet ours grognant.

Marcel regarde les femmes comme il regarde ses vaches.

Mais bref, l’essentiel pour cet ermite insensible, c’est le travail. C’est ce qui occupe ses jours depuis sa tendre jeunesse. Qu’il n’a jamais eu tendre d’ailleurs : la tendresse, c’est l’argent.

La grande consolation de son sort de bête humaine, c’est ses “sous de côté”.

Il ignore s’il est heureux, il s’en moque, ne cherche pas à le savoir, cela ne fait pas partie de ses pensées.

Il ne désire rien d’autre, ne sait rien d’autre, ne fait rien d’autre, de tout temps, que vivre pour “enrichir son capital”.

C’est à dire travailler.

Tout le reste est futilité pour "moi".

VOIR LA VIDEO :

http://www.dailymotion.com/video/x2ixwlf_une-bete-raphael-zacharie-de-izarra_school

https://www.youtube.com/watch?v=XC-WZjbPuao

1 commentaire:

Lucien a dit…

Joli tableau