Ce manège de malaises dura un certain moment. Inconscients de l'image pitoyable qu'ils laissaient autour d'eux, les amants continuèrent d'afficher indécemment leurs verts émois en ville. Jusqu'à ce que l'impensable eut lieu.
Tandis que tous deux s'échangeaient tendrement des baisers sur un banc communal, Pierre fut brutalement happé par une main puissante, soulevé en l'air et violemment projeté au sol !
Venant tout juste d'apprendre cette désolante idylle, le père de Rose avait surpris les coupables. Ne contrôlant pas sa rage, il s'acharna sur le bossu. Il le rudoya sans nulle considération pour son infirmité. Au contraire, la vue de cette bosse décuplait ses feux vengeurs car là précisément se concentrait l'objet de son irrépressible colère. C'était un personnage imposant, musculeux, fier, autoritaire, au caractère trempé et à l'esprit étriqué qui ne pouvait concevoir que sa fille, si belle, si parfaite s'unisse à un pareil nabot ! Et qui en plus ose s'offrir ainsi en spectacle devant ses connaissances, des notables respectables de son rang ! De quoi avait-il l'air aux yeux de ses concitoyens, maintenant ? Il fallait réparer l'outrage. Et frapper fort, au sens figuré mais surtout littéral du terme.
Furieux, incapable de se calmer, le paternel cogna durement l'adolescent. Ce dernier, abasourdi, effrayé, perdu, le visage tuméfié, hurlait de douleur, suppliait, pleurait lamentablement avec des accents de lâcheté évidente... Sa voix de chevreau pantelant tremblait, il devenait ridicule, se rapetissait de faiblesse et d'indignité. Rose de son côté, pétrifiée, sanglotait en silence.
Après s'être défoulé sur le gamin couvert de bleus et saignant du nez, il voulut l'humilier en public. Le casser en dedans, le briser de l'intérieur, attenter cruellement à son amour-propre, le détruire tant personnellement que socialement. Et pour bien lui prouver qu'il le considérait non comme un homme mais comme un enfant, il décida de le fesser, de lui cingler magistralement le postérieur sous le soleil officiel de la postérité ! Lui forger une indélébile et injurieuse renommée qui, l'espérait-il, serait durablement entretenue par les sarcasmes et dûment colportée par les moqueurs, afin que cette affaire prît une dimension légendaire dans toute la contrée. Une punition à la mesure de sa petitesse physique et qui reflétait exactement son statut d'avorton, en somme.
L'incident avait déjà attiré une dizaine de badauds. D'autres arrivaient.
La figure patriarcale donnait au grand jour une leçon de machisme triomphant et d'autorité parentale incontestable au monde entier. Le message s'annonçait très clair : lui vivant, aucun freluquet mal foutu de son espèce ne compterait fleurette à sa blonde et radieuse progéniture ! Une flamme féroce et jubilatoire dans l'oeil, il plaqua promptement le fautif sur ses genoux et baissa son pantalon avec la franche volonté de ne rien cacher aux témoins de la scène. Le cul à l'air, il administra à l'infirme une correction retentissante.
Des rires commencèrent à fuser parmi les curieux. Quelques-uns prirent même des photos : assurément cette histoire allait s'ébruiter de manière phénoménale !
Pierre, l'âme dévastée, le corps meurtris, le coeur crevé, versait les pires larmes de sa vie... Le supplice se termina dans l'hilarité générale. Les fesses toujours exposées aux regards des gens de la rue, dévalorisé, dégradé, renvoyé en enfance malgré lui par la force d'un Jupiter tonnant, sa honte montait à des hauteurs vertigineuses. C'est dans cette posture infamante qu'il aperçut Rose. Elle semblait totalement effarée de le voir en si piteux état, réduit à si peu de chose, l'arrière-train dénudé.
Les joues du godelureau étaient plus rouges que son fessier.
Mortifié, avili, anéanti, il s'enfuit, mortellement blessé dans sa dignité, n'osant pas se retourner vers son amoureuse. Il avait senti le soudain désenchantement de Rose lors de cette raclée. Comiquement déculotté, avec ses pleurs consternants, son comportement de pleutre, sa soumission d'être faible, son intimité exhibée, il s'était montré particulièrement affligeant, décevant, minable. Cette théâtralisation grotesque de sa déchéance constituait un vrai tue-l'amour ! L'éplorée aurait presque remercié son géniteur de l'avoir délivrée de ce pleurnichard immature. La peine de la jolie demoiselle se transforma vite en mépris.
Le fuyard penaud ne le savait pas encore, mais jamais plus il ne devait revoir celle qu'il aimait.