Le lendemain Pierre prit la pleine mesure de ce séisme.
Pour lui le scandale, l'outrage et la honte furent vertigineux ! Il savait
que jamais plus il n'oserait apparaître parmi les moqueurs qui l'avaient vu se
faire humilier devant Rose, les fesses à l'air.
Assurément, on rirait de cette histoire partout, pour toujours. Ses pleurs
ridicules, son pantalon baissé, son postérieur rougi, tout cela entrerait dans
les annales locales, se graverait dans les mémoires et forgerait une légende
navrante à son sujet. Les gens se tordraient d'hilarité sur son dos... Lui le
bossu, le comble de la cruauté !
Nul ne pourrait oublier sa déculottée magistrale. Son nom serait
définitivement lié à cette correction publique. On venait de le blesser, de le
briser, de le tuer.
Sa dignité bafouée, sa renommée anéantie, son image ruinée, il devait
quitter la ville, se cacher à l'autre bout du monde, sous peine de périr sur
place, dévoré par le feu de l'humiliation ! Désespéré par la perte de son amour
(il finit par admettre que Rose l'avait abandonné), démoli par les coups,
défiguré par les bleus, assommé par le choc psychologique, il dut se rendre à
l'évidence : toute sa personne incarnait la faiblesse, l'insignifiance, la
petitesse. Jusqu'alors il se croyait un homme, en réalité il n'était qu'un
moucheron. Il pensait représenter un sommet, il ne reflétait que la vacuité
d'une cervelle vide, la misère d'un corps de chimpanzé.
Son enfance avait été une aire de bonheur sans aspérité. Un espace de
liberté protégée où sa bosse joua un rôle plutôt secondaire en termes de vie
familiale et scolaire. Ni pesanteurs ni contrariétés insurmontables. Ses
préoccupations enfantines, fort légères, étaient celles des âmes puériles avides
de jeux, de découvertes, plus promptes à rêver qu'à se poser des questions qui,
à ce âge, n'ont pas lieu d'être...
Assez immature, insouciant, il avait traversé les années comme un chiot
inconsistant, ne mesurant nullement l'ampleur de ce chardon dorsal qui plus tard
devait devenir le centre de son existence, le pôle de son destin, le point
crucial de son malheur.
Les anniversaires, les camarades, les vacances à la mer, les pupitres de
l'école constituaient le socle de ses jours heureux, une période initiatique et
finalement très banale où rien de vraiment grave n'aurait pu se passer.
Il avait grandi ainsi loin des heurts ordinaires de son siècle, peu
concerné par les problèmes sociaux, et pour dire la vérité, médiocrement
éveillé.
Précisons que n'ayant guère progressé au cours de sa scolarité, au lieu
d'entrer en classe de sixième, il fut placé dans une institution spécialisée
pour élèves en difficultés où il végéta jusqu'à ses seize ans.
Cette raclée monumentale reçue la veille permit de lui remettre les pieds
sur terre. Il affrontait dès maintenant l'univers des adultes. Terminé le temps
de l'indolence ! La sonnerie du réel retentissait au plus profond de son être.
Il ouvrait enfin les yeux !
Pour ses parents cette épreuve brutale (et néanmoins fondatrice selon eux,
donc bénéfique pour entreprendre un nouveau départ) fut l'occasion idéale pour
l'envoyer dans une meilleure structure pédagogique qui pût mettre du plomb dans
le crâne de ce sempiternel cancre.
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