Plus rien désormais ne semblait certain pour les parents de l'adolescent.
La vie, avec les surprises qu'elle réserve, prenait apparemment le dessus par
rapport aux plans initiaux. N'était-ce pas plus souhaitable ainsi, finalement ?
Encore fallait-il que tout se passe pour le mieux, leur fils n'étant nullement à
l'abri du pire.
Ils entrèrent dans la période transitoire du doute et de l'observation, un
brouillard aux promesses de soleil.
De son côté Pierre, conforté par ce début de consentement parental, se
laissait bercer par son sort nouveau, parfaitement enivré, plus que jamais
éloigné de toute idée d'améliorer ses résultats scolaires ou d'apaiser la
tempête qu'il venait de provoquer depuis le banc communal. La seule chose qui
comptait à ses yeux se résumait à un mot : Rose.
Emporté par la folie de l'amour, il voyait tout en bleu du haut de son
nuage.
Les témoins de cette histoire peu ordinaire, curieux, incrédules, se
demandaient comment ce diablotin avait réussi à séduire cette créature céleste ?
Le scandale de leurs baisers échangés sur la place publique planait encore sur
les toits de la ville. On eût même dit que le clocher s'en faisait l'écho
officiel, à chaque heure sonnée.
Rose, de toute évidence, avait succombé aux charmes anguleux de ce jeune
garçon. Ses raisons apparaissaient aussi simples qu'implacables : elle aimait
Pierre en bloc, de la tête aux pieds, de son gouffre d'indigence à son sommet
dorsal, de ses vagues écumes jusqu'à ses éclats de charbon, sans nuance. Elle
posait sur cet infirme un regard rêveur et romanesque. Il faut avouer que
l'improbable élu de son coeur ne manquait ni d'imprévisible aplomb ni
d'opportune légèreté.
Il surprenait au lieu de décevoir.
La flamme de l'amoureuse, née sur le ferment romantique d'une misère de
choix et non sur le gazon plat et sage d'une gloire banale, ne s'amoindrissait
pas. Vénus rayonnait de beauté tandis que Pierre, par la magie de ses rocailles
et de ses crépuscules, attirait naturellement vers lui l'astre femelle, si
sensible à ses aspérités.
Sa bosse et sa bêtise : deux arguments limités qu'il sut mettre en avant
comme des précieux étendards. Dépourvu de grâce, il s'en était remis à ses
laideurs, ses uniques "mérites", les derniers trésors qu'il put présenter à la
belle. De manière fracassante le déshérité se mettait ainsi à la portée de la
déesse. Génie involontaire d'un pur imbécile immature particulièrement chanceux
ou bien calcul consciencieux d'un Casanova bossu cachant admirablement son jeu
?
Le rideau se levait sur cette incertitude, le théâtre commençait
vraiment. Certains s'apprêtaient à assister à un drame, d'autres à une
farce.
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