Les mots que les deux solitaires s'échangèrent furent à la hauteur du choc
de la rencontre. Pierre prit la parole le premier :
— Je suis une ombre errante, un caillou perdu, une épine dans la nuit et je
cherche une étoile. Je porte en moi la marque de l'infamie et pourtant j'aime la
beauté par-dessus tout.
Il regretta presque immédiatement cette emphase en se demandant comment sa
potentielle interlocutrice allait réagir... Celle-ci prit le propos au vol comme
une drôlerie et entra sans hésiter dans le jeu :
— Et moi je suis l'amie des réprouvés, le chantre des esseulés, l'ange des
maudits.
Ils furent étonnés d'avoir prononcé ces phrases théâtrales aussi
spontanément. La jeune fille poursuivit plus banalement, sur un air anodin
:
— Vous vous promenez ?
Pierre, rassuré de constater que cette personne se montrât saine d'esprit
après cette entrée en matière surréaliste, répondit sur le même ton convenu
:
— Oui, je passais dans les environs. Hier je vous ai surprise en train de
monologuer avec l'épouvantail et je suis revenu aujourd'hui, j'étais trop
intrigué par cette affaire. Une histoire de fou qui me plaît beaucoup en
fait... Je souhaitais en savoir plus.
— En effet, j'ai l'habitude de m'adresser à la gent inanimée. J'apprécie
leur compagnie. Ces têtes de bois m'écoutent toujours attentivement et ne
m'interrompent pas, contrairement aux humains. Je fais ça en cachette d'ailleurs
parce que c'est plutôt mal vu. Je ne suis pas si folle que ça en réalité : je ne
leur parle guère en public, j'attends d'être vraiment seule avant d'ouvrir la
bouche en leur présence. Et vous venez d'où ?
— Je viens de loin.
— Oui je vois ça : je ne vous avais jamais croisé auparavant. Vous devez
habiter sur la Lune, des visiteurs dans votre genre ça se remarque !
— Je loge dans ma chambre, on peut dire que ma bulle ressemble au globe
lunaire. Là où je dors, c'est mon repère. "REPÈRE" avec un "È" accent grave, je
précise. Tous mes rêves partent de mon lit et s'envolent assez haut, je dois le
reconnaître. Et vous, qui êtes-vous ?
— Moi je suis issue d'une terre pleine de légèreté. Mes parents sont
fermiers, j'ai pour soeurs les vaches de notre étable et pour frères les
spectres plantés dans les champs. Je pense être née pour découvrir ce qui brille
derrière les choses.
Pierre conclut ces échanges qui firent sourire la demoiselle.
— Vous êtes belle et je suis bossu, ne sommes-nous pas faits pour nous
entendre ? Je m'appelle Pierre.
— Et moi je me prénomme Estelle.
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