Le lendemain au déjeuner Pierre se confia à ses parents.
— Hier j'ai surpris une étrange fille dans un champ. Elle paraissait être éprise d'un épouvantail et lui adressait des paroles insensées. Elle exprima les choses les plus folles que j'ai jamais entendues. J'ai cru comprendre qu'elle lui racontait des histoires irréelles, des sortes de contes des temps anciens... D'où peut-elle sortir ?
Son père devina le secret de son coeur et décela même une flamme dans son regard :
— Une pauvre gamine qui a dû perdre la raison à force de vivre dans sa cambrousse, assurément. Ça arrive plus souvent qu'on ne l'imagine, tu sais. Elle était comment ?
— Belle ! Belle et mystérieuse à la vérité. Je l'ai aperçue de loin, depuis de bord de la route. On aurait dit qu'elle se tenait en retrait du monde, là en plein milieu des sillons en compagnie de son drôle de compagnon fait de bâtons et de haillons...
— Ha oui ? Et si tu la revois, que comptes-tu donc faire ?
À cette question, Pierre demeura silencieux. Sa mère intervint :
— Seule une tarée de cette envergure pourrait s'intéresser à un bossu aussi laid que toi. Si en plus elle est vraiment avenante, comme tu le prétends, alors tu décrocheras le gros lot ! Les deux autres bécasses que tu as connues, Marguerite et Rose, ne semblaient pas assez timbrées pour rester durablement aux côtés d'un chameau de ton espèce.
— En effet, reprit son mari. Avec cette dingue de haut niveau tu as tes chances. Profites-en pour l'aborder. Elle est peut-être capable de tomber sincèrement amoureuse de ta bosse. Si sa folie est profonde, elle se montrera moins superficielle que les précédentes blondinettes animées de sentiments bien légers.
Ses géniteurs, spirituellement éveillés, aux antipodes de toute pensée aseptisée, parlaient non pas avec la mièvrerie des tempéraments tièdes ou l'idéalisme forcé des hypocrites, mais avec la franchise des âmes viriles. Ils étaient lucides et répondaient à leur fils de manière réaliste. Ils ne comptaient nullement ménager leur enfant infirme, au contraire : ils souhaitaient l'aguerrir, l'initier sans détour aux dures réalités de la vie. Et surtout ne pas lui mentir. Selon eux la vraie pédagogie consistait à tenir ce genre de discours courageux et pragmatique.
Dans son emportement, n'avait-il pas seulement un peu trop idéalisé cette personne ressemblant visiblement à un rêve ? Cette dernière brillait-elle d'un si précieux éclat ? En parfait esthète, Pierre pouvait facilement s'émouvoir de beautés que, par ailleurs, le reste de l'Humanité jugerait fort discutables...
À la fin de repas, il n'avait presque rien mangé.
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