Il avait été conçu dans un printemps intemporel.
Un jour d'avril radieux, au début de cette saison aux promesses d'éternité, dans le trouble des sèves séminales. Un mois floral avec son lot ordinaire de légèretés et d'illusions.
Pour venir au monde au cœur l'hiver. Fatalement. Comme un rêve qui devient une réalité brutale.
L'accouplement devait demeurer inoubliable, entre vertige et tragédie, à la
manière d'une rose empoisonnée. Après le frisson, les conséquences. Après l'idéal, le concret. Après
l'ivresse, la consistance du quotidien. Passant de l'éphémère au durable, la vie pour les amants pouvait vraiment
commencer. Dans sa vérité et ses lourdeurs. Le couple avait le regard pur, les
pieds sur terre, l'âme ouverte.
Le fruit de leur flamme ressemblait à un outrage. Il incarnait la laideur
enfantée par la beauté. Une grimace adressée au Soleil.
Le bébé était difforme. Tordu. Rompu.
Ce sera donc un bossu.
La Création parfois a la main lourde et ses cadeaux ont le prix de
l'enfer.
Bien sûr les parents avaient consulté une multitude de spécialistes en
médecine, passé tous les examens hospitaliers imaginables. Mais le corps médical
ne laissait aucun espoir : cette naissance serait leur calvaire.
Qu'importe ! L'enfant jeté malgré lui dans leurs bras par la décision
divine vagissait sous leurs yeux, réclamant sa part d'amour. Plus possible de
reculer. Inopérable mais parfaitement viable, la petite carcasse brisée pour
toujours méritait cependant la lumière.
Au même titre que n'importe quel autre être vivant.
Dès son premier souffle et avant toute conclusion définitive, il
avait fallu donner un prénom au nouveau-né.
Tel un hommage à leur malheur, ainsi qu'une sorte de transfiguration du
réel, une forme constructive de clin d'oeil à leur épreuve, les géniteurs ne
réfléchirent pas longtemps pour le bénir.
Acceptant totalement le sort imposé par le ciel, ils baptisèrent fort adéquatement cet innocent privé de grâce, ce précieux fardeau issu de leur union, cette rocaille céleste, cette chose venue de si haut, ce caillou de chair, ce poids tombé sur leur tête.
Ils l'appelèrent Pierre.