Je l'aime bien, la mère Garbichon.
Pas commode du tout, aussi fruste qu'un balai de paille, avaricieuse jusqu'au sordide, vieille et rêche telle une souche grimaçante, cette charogne acariâtre agrée surtout aux corbeaux. A les entendre croasser sans cesse au-dessus de sa chaumière, elle doit les engraisser avec autre chose que du pain dur, c'est sûr ! Quelle chance nous avons de l'avoir pour amie, eux et moi !
Elle fait autant bon accueil à cette délicate gent ailée qu'au lourdaud chaussé de bottes de rustaud que je suis. Sa porte de sorcière reste ouverte à tous les oiseaux de passage, pourvu que les braises et les cendres de sa demeure ne les effraient pas : elle fait cuire n'importe quoi dans sa marmite.
Ses soupes sont si délicieuses qu'on se demande si elle n'y ajoute pas des rats. Son bouillon de légumes sent trop la fricassée céleste pour être honnête, à la vérité... Je la soupçonne d'y faire mijoter quelques anges gris à gueules de fouinard.
Il faut admettre que chez elle les rongeurs paraissent fort dodus. Le doute à ce sujet est donc permis. Mais je m'en fiche finalement. Ses assiettes, copieuses et savoureuses, valent le détour.
Bref, qui que l'on soit, on mange toujours à satiété sous son toit. A ses rares visiteurs, elle ne sert que des plats de loup. Ca me plaît.
C'est la sédentaire la plus proche de mon chapeau de hibou. Cette chevêche m'enchante littéralement. Elle fait peur à voir, sa voix de rocaille résonne ainsi qu'une casserole, son coeur de veuve a la douceur d'une ortie, ses sabots d'un temps révolu lui donnent des allures de méchante fée, ce qui n'empêche nullement que son foyer rayonne du matin au soir d'une flamme chaleureuse.
Etrange volatile aux airs de chauve-souris, cette reine des soupières a tout pour séduire un vagabond de mon envergure.
Dans son antre je me sens a l'aise, en sécurité et pour tout dire, chez moi. Comme dans une taupinière. Il y fait sombre et chaud, il n'y a pas de chichis et tout y est rustique et authentique.
L'âtre auprès duquel elle m'invite à venir m'asseoir représente le bout ultime de mes chemins, le repos de mes journées d'errance, le réconfort de ma vie de solitaire.
Et sa table constitue le sommet de mes soirées d'hiver.
Je suis un crapaud des champs. Et elle, la princesse de tous les gueux de la Terre.
Heureux de la retrouver à chaque fois, je marche avec toute la légèreté de mon âme de papillon vers sa chère maison.
Aussi sale qu'idéale.
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