La vie de vagabond comporte un avantage crucial par rapport à celle des sédentaires préoccupés par leurs affaires temporelles : elle permet de prendre le temps de poser le regard sur les "broussailles du ciel".
Je parle ici des nids que confectionnent les corbeaux en haut des grands arbres.
Pouvoir admirer dans les airs ces grossières constructions faites de bouts de bois, ça compte dans une existence humaine.
C'est même une priorité absolue. En effet, comment un bipède doué de raison et normalement conformé peut-il vivre heureux sur cette planète en passant à côté d'une chose aussi extraordinaire et primordiale ?
Naître, respirer et mourir sur la Terre en faisant abstraction de la présence au-dessus de soi de ces morceaux de branches cassées savamment entremêlées, cela équivaut ni plus ni moins à subir un sort absurde à travers une incarnation vide de sens.
Je veux bien qu'on aille s'installer durablement sur la Lune, que l'on fabrique des ordinateurs d'une puissance de calcul phénoménale, que l'on conçoive des machines prodigieuses de toutes sortes. Mais si au nom de ces progrès technologiques l'on doit ignorer les habitations de ces oiseaux, alors les fusées, l'informatique et les autres inventions techniques les plus fines et les plus folles me paraissent d'une totale vacuité.
L'aventure des hommes sur ce globe ne vaudrait strictement rien sans ces trésors naturels que constituent les asiles de ces volatiles.
Perchés au sommet des feuillus, les refuges des croasseurs flottent dans l'azur, bercés au gré du vent. Et leur balancement dans les branchages concentre toute la splendeur du monde. J'en suis émerveillé. Quelles délicieuses petites cabanes à corvidés ! Aussi sommaires qu'adorables.
Et puis ces brassées de tiges sèches aux couleurs d'automne et aux bonnes senteurs d'humus ressemblent tellement aux fagots placés dans l'âtre. Chaleureuses bûchettes déposée dans la cheminée, destinées à être allumées le soir. J'ai l'impression de voir un foyer ardent en préparation dans les ramures pour je ne sais quelle fabuleuse veillée...
L'amas de rameaux est fruste, rêche, primitif, et cependant si judicieusement agencé ! Il se dégage de ces enchevêtrements de branchettes brisées un charme rustique issu des âges ancestraux.
Il faut vraiment être un sacré foutu clodo de mon espèce pour se laisser éblouir à ce point par quelques insignifiantes brindilles ! Oui, je m'extasie sans retenue face à cette beauté agreste. J'apprécie à leur juste valeur, c'est-à-dire infiniment, ces perles de la Création.
Depuis le sol je contemple ce chef d'oeuvre de simplicité. Quoi de plus vrai ici-bas que ces conceptions bucoliques ?
Enchanté par ces gîtes dans les ramées, je passe des heures à les fixer sur fond de nuages.
Je crois que la seule vue de ces brins de végétaux morts servant de demeure aux nobles ailés suffit pour que je touche le sublime.
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