Lorsque je marche à travers champs, je file droit vers mon but qui n'est
jamais vraiment loin, le pas chargé de rêves à ma portée et la besace pleine de
cadavres frais de lapins.
Je franchis les ruisseaux, écrase deux ou trois crapauds, foule des herbes
aussi folles que les flammes s'allumant sous mon chapeau, me laisse emporter par
tous les vents et vole comme un fantôme déchaîné dans les airs de mon imaginaire
aux ailes de corvidé.
Je deviens alors un lourdaud aux légèretés de bulle, un loup botté couvert
de plumes, un vagabond crotté qui luit au soleil et brille au clair de lune.
Ravi de mon sort, débordant de joie de la tête aux pieds, je chemine de détours
en raccourcis, de mares en monticules et de creux en courbes, le coeur gonflé
d'aise.
Ainsi allégé, je me rends tantôt chez la mère Garbichon en quête d'un feu
crépitant et de table garnie, un lagomorphe raide en guise d'offrande, tantôt
chez Monsieur le curé, attiré par son vin de messe et charmé par ses paroles de
paix.
Une marmite fumante m'attend chez l'une, des cloches vespérales fêtent ma
venue chez l'autre.
Parfois j'ose aller jusque chez le maire pour lui demander l'heure qu'il
est dans l'espoir qu'il me donne également sa montre, mais je ne m'attarde guère
chez lui : il ne m'accorde à chaque fois qu'un peu de temps, rien de plus. Quel
rat ce républicain !
Je vais chez mes amis les vivants : des gens heureux se chauffant à leur
cheminée, des âmes simples préférant les étoiles aux écrans, des êtres lumineux
qui s'endorment à la lueur de l'âtre.
J'évite les ombres fragiles ne s'éclairant qu'à l'électricité, les
végétariens qui ne respirent déjà plus par peur de polluer, les écolos branchés
aux idées hors-sol qui ont renié leurs ancêtres enracinés dans le réel. Ils sont
tous insensibles à la rudesse de mes semelles, sont rebutés par l'odeur de mon
manteau, ont oublié la valeur de la cendre et l'éclat de la poussière. J'aurais
pourtant tant de terre et de ciel à leur raconter, s'ils voulaient
m'écouter...
Ce siècle peuplé de frileux passera, les sangliers demeureront.
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