C'est désormais entre ces murs pleins d'ombre et de gravité que Pierre
allait devenir un homme de chair et de fer. Et non un faux adulte de mots et de
chimères. Derrière cette frontière le séparant de ses illusions, il subirait la
loi de la vie, non celle de ses rêves. Ses nouveaux précepteurs, des religieux
lucides et intègres, âpres et zélés, veilleraient à son éducation.
Et puisqu'il portait une bosse, on exigerait de lui trois fois plus
d'effort, de souffrance et de renoncements pour se redresser. Ou périr.
Il savait que dans ce trou ultime il devrait prendre racine, recevoir du
plomb dans le crâne, rattraper ses années perdues à paresser, apprendre, se
corriger, s'élever. Et finalement, fleurir comme un pauvre chardon qu'il n'a
jamais cessé d'être, avec cette épine qu'il aura pour toujours plantée dans le
dos et qu'on ne chercherait en aucune façon à dissimuler. Né brisé, disgracié,
désavantagé, qu'avait-il donc à espérer d'autre que d'endurer les affres de sa
condition ?
Chacun sur cette Terre hérite de fardeaux, éprouve des peines, subit des
épreuves. Voilà le lot commun des humains. Pourquoi donc serait-il épargné, lui
particulièrement ? Sous prétexte que c'est un bossu, il devrait échapper à la
fatalité et bénéficier d'un traitement de faveur ? Bien sûr que non ! La vraie
justice s'exerce pour tous, lui y compris.
Au sein de cet établissement se revendiquant aux antipodes des valeurs
frelatées du siècle, on apporterait un peu d'authentique lumière à ce garçon au
lieu de l'affaiblir avec les mirages en vogue. Au moins ici il serait traité
dans la vérité de son handicap. Le véritable respect des êtres ne consiste-t-il
pas à les regarder tels qu'ils sont et non de les couvrir hypocritement
d'artifices ?
Pour mieux éviter de croiser le visage de laideur de ces infirmes,
s'interdire de s'affliger de leurs tares, refuser poliment d'affronter leur
misère, de lâches et stériles pédagogues leur ont inventé des vertus irréelles,
des qualités absentes et des beautés imaginaires... Réfugiés dans de flatteuses
virtualités, ils ont même fini par croire à leurs mensonges, délires et
mollesses.
Au bout de quelques jours seulement Pierre commençait à concevoir des vues
réalistes sur son sort, après avoir accepté d'abandonner les légèretés de son
esprit romanesque et de s'éloigner des pensées hors sol qui en découlent.
Enfermé dans cette structure depuis peu de temps, il découvrait une discipline
inflexible, une ambiance monacale, des moeurs dures, des idées viriles, des
pratiques impitoyables : et pour le dire sans se voiler la face, une prison
salutaire pour les mauvaises pousses tordues de son espèce.
Il repensait à Rose, le coeur ravagé, l'âme en ruine, la tête dans un
gouffre de regrets. Il se revoyait dans ses bras, heureux, se sentant grand,
beau, fort, lumineux, glorieux. Et se retrouvait aujourd'hui si bas...
Hier il avait eu l'impression de posséder l'essentiel.. Et à présent plus
rien !
Écrasé sous le poids de l'enfer qui l'entourait, il pleurait en silence son
paradis anéanti, un bonheur si bref. Dans ce bagne éducatif, il s'engageait sur
un chemin inédit, semé de plaies. Ses larmes se mêlèrent aux ténèbres. Le monde
entier l'avait quitté, son aimée l'avait oublié. Il ne lui restait que l'espoir
d'une douleur rédemptrice, d'un malheur salvateur, d'une chute sacrificielle :
le précipice pour mériter le ciel.
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