Pierre se retrouva du jour au lendemain dans un pensionnat encore plus
strict que ce qu'il avait connu jusqu'alors : loin de chez lui, coupé des ses
habituelles mollesses, entouré de précepteurs aux gros bras et de murs
infranchissables. Dans cet établissement spécialisé régnait une discipline d'une
rigueur extrême. Les élèves récalcitrants, faibles ou en retard s'y
épanouissaient dans les meilleures conditions, c'est-à-dire à travers un modèle
para-militaire éprouvé et dans une austérité implacable. On y offrait une
éducation de fer propre à remettre dans le droit chemin les pires cancres qui
soient, à assainir les esprits les plus vicieux, à redresser toute mauvaise tête
se croyant forte.
Dans cette structure à la pointe du progrès pédagogique les problèmes s'y
réglaient à coups de badine, à l'ancienne, sans concession ni frilosité. À
l'opposé des stériles et douillettes méthodes modernes. Cette institution
constituait le choix ultime selon ses parents, le seul endroit apte à faire de
leur ânon de fils un semblant d'homme.
À l'ombre de cette prison éducative, qu'il le veuille ou non, par la force
des choses il devrait désormais se dépasser et oublier Rose, s'éloigner des
illusions de son enfance, fuir les rêves trompeurs. Une manière aussi de tenter
d'effacer la profonde humiliation de la fessée publique. Tout reprendre à zéro
et recevoir à tour de bras les gifles salutaires de la vie dénuée de vains
artifices ! Une retraite formatrice d'où il ressortirait dans bien des années
l'âme purgée de ses tiédeurs et paresses, la caboche pleine, la peau tannée par
la trique.
Dans le contexte désastreux de son existence de petit épouvantail écervelé
en échec scolaire et en total naufrage personnel, cet enfermement devenait
paradoxalement son unique porte de sortie. Le monde extérieur retenait surtout
de lui l'image d'un pauvre gars trop sûr de lui qui avec son caillou entre les
omoplates se pensait le centre de l'Univers. Né avec ce grotesque fardeau sur le
dos, il s'était comporté comme l'héritier des premières places sur Terre,
réclamant indûment ses plus beaux fruits...
Certes il avait séduit une étoile, on se demandait toujours comment
d’ailleurs, mais celle-ci fila vite lorsqu'il prit sous ses yeux une mémorable
et mortifiante déculottée ! Il avait accédé à cet astre blond, mais à quel prix
! Une éphémère éclaircie avant un plongeon dans les ténèbres. Preuve que la
belle n'avait finalement eu affaire qu'à un fétu de paille indigne de son
éclat.
Son entrée dans cet enfer rédempteur fut pour lui un choc. Une seconde mort
après l'épreuve crucifiante de la raclée administrée cul nu sous cent regards
amusés dont celui, consterné, de l'aimée. Au fond du trou, Pierre n'apercevait
nulle lumière.
A partir de maintenant il allait endurer un calvaire à la hauteur de cette
bosse qu'il avait trop sous-estimée, bénéficier d'un enseignement à la mesure de
son indigence intellectuelle, mordre la poussière pour mieux avancer sur la
route bosselée de son sort de bossu.
L'irresponsable faisait face à une montagne dressée devant lui : ses
rêveries de brindille tordue allaient bientôt se fracasser contre la pierre de
la réalité.
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