Était-il donc condamné à véhiculer une image si pitoyable de sa condition
de bossu ? Quoi qu'il fasse, ne serait-il pas systématiquement prisonnier de ces apparences ? En
essayant de se donner des airs plus dignes, il ne faisait qu'empirer les choses,
versant involontairement dans la caricature du nabot se prenant pour un géant...
Pourtant aux yeux d'Estelle il n'apparaissait nullement ridicule, au
contraire. Lorsqu'il se retrouvait seul en sa compagnie, il montrait un visage flatteur de sa personne, sans se forcer, tout naturellement. Et elle le prenait avec gravité, au premier degré. Dans les bras de sa bien-aimée une réelle
transfiguration s'opérait : il devenait beau.
Beau et crédible.
Ce qui n'était pas le cas dans les autres circonstances de sa vie. Les regards divergeaient radicalement à son sujet : perçu tantôt comme un Polichinelle, tantôt comme un personnage plein d'envergure, il révélait surtout l'état d'esprit ou la qualité d'âme de chacun.
En général les hommes, majoritairement médiocres, le regardaient de haut et pitoyablement. Souvent comique, parfois insignifiant, rarement émouvant selon qu'on le rencontrait en public ou en privé, sous le soleil de la vérité ou dans l'ombre des comédies sociales, il laissait la plupart des coeurs incertains. Il fallait faire preuve d'une profonde acuité pour toucher l'essentiel à travers le voile de ses singeries car lui aussi faisait partie intégrante du théâtre humain. Au nom de quoi aurait-il échappé à la règle ?
Bref, bien qu'il demeurât puéril et risible vu depuis l'extérieur, la jeune fille
le considérait avec sérieux. De fait, il ne s'affirmait que dans l'intimité de sa relation. Pour le reste du monde qui voyait avant tout sa bosse, sa disgrâce et son apparente incompatibilité avec les réalités amoureuses, il était réduit d'office à la misère de son infirmité, de ses limites, de sa laideur. Même si, par ailleurs, tous ces gens affichaient scrupuleusement une façade pétrie d'humanisme, dans le secret de leurs pensées il passait non pas pour un adulte à part entière mais pour un être inachevé.
Pour ne pas dire, pour une demi-portion.
Non pas qu'ils avaient tort de le penser car objectivement ils étaient dans le vrai : Pierre présentait en effet tous les aspects du naufrage congénital. Sauf qu'ils se trompaient, en toute bonne foi.
En l'état actuel Pierre avait également accédé au sommet de l'échelle conjugale. Le problème c'est qu'aucun témoin ne pouvait constater ce succès.
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