La vie de vagabond, c'est aussi la liberté vouée à tous les horizons, le
rêve accessible sous chaque pas, le temps consacré à l'infini.
Ma réalité de hibou voyageur se situe loin des normes de ce siècle, hors
des pesanteurs ordinaires, aux antipodes des jours fades de mes frères humains
enchaînés à leurs trésors illusoires et autres stocks de toc.
Lorsque mon estomac se repaît d'un bon civet de lapin braconné, mon coeur peut battre à sa guise pour des causes éthérées... Et si pour clore ce festin illicite une bouteille opportune vient étancher ma soif de séraphin, son divin nectar illumine alors aussitôt mes idées et, plein de pensées nébuleuses, mon esprit s'éveille vraiment.
Dès que j'ouvre les yeux sur le monde qui m'entoure avec cette neuve acuité, je me trouve
en état de pleine conscience.
C'est là que mon âme s'éclaire.
Mille étoiles sortent de ma tête aux apparences de balourd. Je ressens alors le désir ardent de m'envoler pour aller poser les pieds
sur ces choses qui me dépassent. Je regarde le ciel, les arbres, les cailloux,
les labours, et à travers ces éléments naturels je vois un ailleurs.
Un espace différent semé de glace, peuplé de flammes, baigné de vérité.
Les hauteurs, le lointain, la friche, les mottes de terre, les pierres, la boue, la végétation prennent une dimension céleste. Tout est soudain virginal, tranchant et éblouissant. Comme une immensité de froide écume.
La neige des loups.
Un univers idéal où me fondre, m'étendre et me rouler.
Lourdement chaussé de mes grosses bottes de bête des champs et coiffé de ma
seule élégance de paille, je perçois tout en hautes couleurs et totaux éclats.
Et en ces heures propices où le calme rencontre la beauté, où les sommets
allègent les gouffres et où le vent raconte ses fables, j'entre en extase.
Au-dessus des nuages et pourtant si proche du sol, là au milieu de la campagne, les talons enfoncés dans la glèbe, je deviens un géant aux
semelles d'ange et aux ailes de corbeau. Mon regard scrutant de nouvelles profondeurs vole d'herbes folles en clochers, de brumes en cheminées, de chemins en fumées et de vertiges en ivresses.
Et je bénis la Création, perdu dans mes légèretés d'ogre.